"Raison et Sentiments", Jane Austen (1811)

Dernière mise à jour : 23 juil.

Thèmes : La gentry – les femmes – le mariage - l'argent





Vous aviez bien aimé les éléments d’analyse d’Orgueil & Préjugés (1813) alors j’espère que cette analyse de Raison et sentiments (Sense and Sensibility, 1811 ) vous fera plaisir.


Raison et Sentiments pose les bases d'Orgueil & Préjugés :

  • Deux soeurs: Marianne et Elinor pour le premier, Jane et Elisabeth de l'autre.

  • Un homme taciturne : le colonel Brandon d'un côté, Mr Darcy de l'autre.

  • Un séducteur: M.Wickham d'un côté, M.Willoughby de l'autre

  • Une question d'héritage

  • Un même milieu social, la gentry.

  • Époque georgienne (1714-1830)

  • ...

Jane Austen (1775-1817) est issue d’une famille cultivée mais désargentée. Son père est pasteur et elle évolue au sein de la gentry anglaise du Hampshire. Elle qui a tant écrit sur le mariage ne célèbrera pas le sien et mourra relativement jeune de maladie. Raison et Sentiments est son premier roman et elle publie de manière anonyme avec la simple annotation « by a lady » (« [écrit] par une femme »).


On retrouve donc dans ce roman des thèmes chers à Jane Austen: la gentry, les femmes, l'argent et le mariage.


I. La gentry et l’argent


Comme les Bennett, les Dashwood et la plupart des protagonistes de Raisons et Sentiments font partie de la gentry. Si ce mot ne vous dit rien, je vous invite à lire l’analyse d'Orgueil et Préjugés qui l’explique en détail. Ce qu’il est important de retenir, c’est que la gentry est un groupe qui se définit par la propriété terrienne et non par la possession d’un titre de noblesse.


Une fois que l’on a retenu cela, on comprend pourquoi les personnages des romans de Jane Austen parlent beaucoup d’argent. Les familles se déchirent sur ce sujet et le mariage n’est qu’une transaction.


La question de l’héritage que l'on retrouvera dans Orgueil & Préjugés, est déjà présente dans Raison et Sentiments. L'héritage influence le destin des héroïnes de Jane Austen puisque que ce qu’elles possèdent (ou pas) contribuent à les positionner dans la société (notamment vis-à-vis d’un potentiel fiancé). Dans Raison et Sentiments, Mr Dashwood a eu un fils d'un premier mariage, John, et trois filles d'une seconde union, Elinor, Marianne et Margareth. La loi anglaise de l'époque veut que ce soit le fils de Mr Dashwood qui hérite de tout. C'est la raison pour laquelle il lui fait promettre sur son lit de mort de subvenir aux besoins de ses demi-soeurs en leur versant une rente décente (ce qui doit également leur permettre d'épouser un bon parti). Les promesses n'engageant que ceux qui y croient, il suffira d'un peu d'aide de sa femme Fanny pour que John Dashwood revienne sur la promesse faite à son père. La veuve de Mr Dashwood et ses trois filles se retrouvent donc spolié de leurs biens et contraintes de quitter le domaine familial.


II. Destins croisés de femmes


Les romans d’Austen offrent toujours des personnages féminins variées. On peut d’ailleurs remarquer que l’auteure n’est pas toujours tendre avec ses personnages féminins. Elle écrit : « Mrs Dashwood plut également à lady Middleton. Il y avait chez toutes les deux un égoïsme et une sécheresse de cœur qui les attiraient mutuellement ; et elles communiaient, l’une, l’autre, dans une insipide correction et un manque complet d’intelligence. »


Jane Austen semble regretter la vacuité des conversations féminines qui se cantonnent parfois à des questions purement domestique (encore que, les femmes aisées doivent se contenter de donner les ordres aux domestiques et non effectivement faire le ménage, la cuisine ou s'occuper des enfants) : « Quand les dames passèrent au salon après dîner, cette déficience parut plus évidente encore car les hommes avaient quelque peu alimenté la conversation en parlant politique et en s’entretenant de leurs affaires et de leur chevaux, mais de pareils sujets manquaient aux conversations féminines et un seul sujet occupa la société jusqu’au café : la comparaison entre la taille d’Harry Dashwood et de William, le second fils de lady Middleton, qui étaient à peu près de même âge. »


Les femmes des romans d'Austen sont dépourvues du pouvoir économique et du pouvoir politique mais cela n'empêche qu'elles essaient de tirer leurs épingles du jeu avec ce qu'elles ont. Lucy Steel est une opportuniste mais finalement, qui pourrait la blâmer d'essayer de trouver le meilleur parti possible? Fanny Dashwood n'a aucun scrupule à dépouiller sa belle-famille pour son bénéfice.


III. Portraits d’hommes


Je voudrais écrire quelques lignes sur deux personnages masculins que j’ai trouvé particulièrement intéressants dans Raison et Sentiments : Edward Ferrars et John Willoughby. L’épaisseur de ces deux protagonistes est un des éléments qui distingue Raison et Sentiments d’Orgueil et Préjugés qui se focalise quasi exclusivement sur les femmes.

  • Edward Ferrars

C’est un rentier qui se questionne sur l’existence oisive qu’on lui propose : "J’aurais tiré le plus grand profit d’une profession qui m’aurait occupé et apporté une certaine indépendance. Mais, malheureusement, mes propres exigences et celles de mes amis ont fait de moi ce que je suis : un être inoccupé et sans but. " Il aurait aimé rejoindre l'Église mais la famille lui en a dissuadé car elle préférait le voir intégrer l'armée ou devenir avocat mais cette perspective ne plaisait pas à Edward. Il a finalement décidé, à contrecoeur, de se faire à l'évidence qu'étant un membre de la gentry, il n'avait pas besoin de travailler, et personne ne s'attendait à ce qu'il le fasse.

  • John Willoughby

Si Edward Ferrars est doué d'un grand sens moral, c'est tout le contraire de John Willoughby. Infatiguable séducteur, Willoughby profite de son privilège masculin qui lui permet de jouer avec le coeur des femmes sans que cela ne fragilise sa position sociale. Après avoir déduit Marianne, il l'abandonne pour épouser une femme plus riche afin d'éponger ses dettes.


Si le mal est fait, Willoughby va cependant s'expliquer auprès d’une Elinor stupéfaite de l’attitude de cet homme qui a brisé le cœur de sa sœur. C’est d’ailleurs vraiment dommage que cet épisode n’apparaisse pas dans l’adaptation du roman de 1995. Willoughby n'est pas un personnage romantique et exalté prêt à abandonner sa condition pour s'enfuir avec Marianne mais l'explication qu'il fournit à Elinor est un passage fort du roman qui laisse la jeune femme songeuse:


« Elinor ne répondit rien. Elle méditait silencieusement sur le mal irréparable qui découlait d’une indépendance prématurée. La paresse, la dissipation, le luxe qui en avaient été la conséquence avaient annéenti l’esprit et le caractère, détruit le bonheur d’un homme doué de tous les avantages du corps et de l’esprit. Avec des dispositions naturelles à la franchise et à l’honnêteté et un cœur sensible et aimant, le monde l’avait rendu d’abord extravagant et gai ; et, peu à peu, insensible et égoïste. La vanité lui en faisant rechercher un triomphe coupable aux dépens d’une autre, l’avait mis sur la route d’un amour sincère que son emportement vers les plaisirs l’avait forcé à sacrifier. Chaque concession en l’inclinant vers le mal l’avait également conduit au châtiment. L’amour qu’il avait volontairement repoussé contre son honneur, son propre sentiment et son véritable intérêt, le possédait tout entier, maintenant qu’il lui était interdit. Et cette union pour laquelle il avait, sans scrupule , désespéré Marianne s’était avérée pour lui une source de malheurs encore plus irrémédiables. »


Conclusion


J'espère que cette nouvelle immersion dans la gentry vous aura plu. Dites moi dans les commentaires ce que vous avez pensé du roman si vous l’avez lu. Plutôt Team Orgueil et Préjugés ou Raison et Sentiments ?


Pour aller plus loin

Le film : Raison et sentiments (1995) d'Ang Lee, avec Emma Thompson dans le rôle d’Elinor Dashwood et Kate Winslet dans le rôle de Marianne Dashwood.

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