"Madame Bovary", Gustave Flaubert (1856/57)

Dernière mise à jour : 5 janv.

Concepts : MARIAGE - MATERNITE - REALISME/ROMANTISME





Bonjour à toutes et à tous ! Je vous propose, de nouveau, un post sur une femme qui mène une vie de désillusions. J'ai nommé la fameuse Madame Bovary (1856 en feuilleton, 1857 en livre).


L'auteur de ce roman, Gustave Flaubert (1821-1880) était le fils du chirurgien en chef de l'hôtel-Dieu de Rouen. Le petit Gustave a donc passé une partie de son enfance à l'hôpital où il a pu assister à des dissections et observer les cadavres...Sympa ! On retrouve cependant dans ce début de description deux éléments intéressants pour l'analyse de Madame Bovary : cette oeuvre comporte des descriptions cliniques des corps en souffrance et une partie de l'action se déroule à Rouen.


Madame Bovary, si ce n'est pas le seul roman de Flaubert, est sans doute sans oeuvre la plus fameuse probablement pour deux raisons :

  • Le style : Flaubert a consacré cinq ans à l'écriture de ce roman, écrivant et réécrivant plusieurs passages (cf II. B.)

  • Le scandale : en 1857, un procès est intenté contre Gustave Flaubert pour "délit d'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs". L'absence de condamnation de l'auteur de l'attitude d'Emma Bovary, femme mal-mariée et infidèle, est au coeur de ce procès. Flaubert sera finalement acquitté et ce procès aura contribué à faire connaître son oeuvre.

Madame Bovary raconte donc l'histoire d'Emma Rouault, épouse Bovary, desperate housewife du XIXes : son mariage raté avec Charles Bovary, ses amours décevants et sa vie ennuyeuse.


I. Désillusions d'une lectrice

A. Un roman sur la lecture


L'état d'insatisfaction d'Emma, que l'on appellera par la suite "bovarysme" ou "bovarisme", est avant tout dû au constat qu'il y a une différence majeure entre son état (femme d'un officier de santé vivant en province) et ce qu'elle avait imaginée être sa vie (une vie dans le luxe, à Paris). Les lectures d'Emma Bovary durant ses jeunes années y sont pour beaucoup dans la définition de ses aspirations. Madame Bovary est donc, en ce sens, un roman sur la lecture.


On observe dans la France du XIXes le développement de l'éducation, de l'alphabétisation mais aussi de la presse. Ces évolutions sont notamment rendues possibles par des lois relatives à l'éducation dont la loi Guizot (1833) sur l'instruction primaire et la loi Falloux (1850) sur l'instruction publique. En parallèle, puisque plus de gens sont aptes à lire, les cabinets de lectures se multiplient et contribuent à diffuser des ouvrages en province.


On assiste donc, en lisant Madame Bovary, à une espèce de mise en abîme. En effet, Emma Bovary se désespère devant un constat déprimant, celui du décalage entre les livres qu'elle a lu et la réalité. Romantique, elle se trouve confrontée à des personnes pour le moins terre à terre : "Emma eut au contraire envie de se marier à minuit, aux flambeaux ; mais le père Rouault ne comprit rien à cette idée."La question se pose de savoir si un livre peut représenter le réel ? Cette question même est celle qui conduit à la transition entre le mouvement romantique et le mouvement réaliste. Si Flaubert ne se présente pas comme le chef de fil de ce mouvement, il est malgré tout, un des premiers à défendre, avec succès, un roman sur un sujet banal, celui de la vie d'une femme mal mariée.


B. Emma Bovary, une héroïne résolument moderne


Emma Bovary fait partie de la longue liste des héroïnes de la littérature classique malmenées par les auteurs qui les ont fait naître. Le sous-titre du roman donné par Flaubert, "Moeurs de province", donne un caractère presque généralisateur à son portrait : sans doute existe-il des milliers d'Emma Bovary qui se lamentent alors que Flaubert écrit.


Emma pense que son mariage avec Charles pourrait la sortir de sa condition. Fille d'un cultivateur relativement aisé, elle rêve de voir la ville et de mener une vie trépidante. Son union sera sa première grande déception : "Avant qu'elle se mariât, elle avait cru avoir de l'amour; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n'étant pas venu, il fallait qu'elle se fût trompée, songeait-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres."


Alors que le constat que sa vie ne va pas être des plus trépidante commence à s'installer, les Bovary se trouvent inviter à la Vaubyessard, demeure de M. le Marquis, pour un bal. Le décalage entre le faste des décors et des costumes et la vie d'Emma ne peut qu'accélérer son mal-être. Contrainte de rentrer chez elle, elle va désormais vivre sa vie de rêves par procuration, en s'abonnant à des revues qui l'informent sur l'actualité des mondains et elle conservera, telle une relique, la délicate tabatière d'un des invités du bal. Quelle différence entre ce que fait Emma et scroller les réseaux sociaux toute la journée pour regarder des gens faire des choses que l'on ne fait pas?


Après la déception du mariage vient la déception de la maternité. Emma n'est pas vraiment ce qu'on pourrait appeler une mère aimante (c'est le moins qu'on puisse dire). Elle appelle sa fille Berthe car c'est un prénom qu'elle a entendu lors du bal. Elle la trouve laide, ne recherche pas sa compagnie et l'utilise comme pansement lorsqu'elle est rejetée par un amant.


Pour tenter de combler le vide de son existence, Emma Bovary va tenter de s'entourer de possessions matérielles. Encouragée par le marchand Lheureux (qui porte bien son nom), elle s'endettera plus que de raison sans que cela ne lui ait apporté le bonheur tant recherché. La médiocrité de son existence la poursuivra jusque dans la mort puisqu'elle ne meurt par par amour ou pour une noble cause : elle se suicide pour des raisons matérielles.


II. Embellir la médiocrité

A. Des personnages médiocres, des lieux communs et des occasions manquées


  • Charles Bovary : de manière assez étonnante, le roman s'ouvre sur la figure de Charles et non sur celle d'Emma. Élevé par une mère castratrice qui lui impose un premier mariage, sa vie est une succession de maladresses et d'échecs. Si son amour réel pour Emma en fait presque un personnage lyrique à la fin du roman, il reste un personnage terne. Sans doute Emma Bovary n'a pas de mots assez durs pour décrire son mari : "La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d'émotion, de rire ou de rêverie." ;

  • Pharmacien Homais : celui qui aurait pu être l'incarnation de la science dans ce roman est une caricature de l'anticléricalisme qui déforme les idées des Lumières. Figure d'une bourgeoisie suffisante et satisfaite d'elle-même, tyran domestique, charlatan (il pratique l'exercice illégal de la médecine) et fait preuve de duplicité envers Charles Bovary;

  • Abbé Bournisien : il ne correspond pas à l'idéal spirituel qu'il est supposé incarné. L'incarnation de la position religieuse et morale dans ce roman est donc médiocre ;

  • Léon : ce jeune clerc de notaire aurait pu représenter un amour lyrique et sentimental. Sa relation avec Emma n'est cependant qu'une parodie d'amour ;

  • Rodolphe : gentilhomme campagnard, chasseur (de bêtes et de femmes) c'est purement et simplement un mufle.

Les lieux où se déroulent l'action, Tostes, Yonville-Abbaye et Rouen, ne sont pas proprement romanesques (no offence pour ceux qui y vivent!). Cela aurait pu être d'autres villes et villages de province, cela n'aurait rien changé.


D'une manière presque cynique, Madame Bovary est un roman d'occasions manquées. À plusieurs reprises, l'histoire aurait pu prendre un tournant qui prêterait à la rêverie et au romantisme mais au lieu de cela, elle continue sur sa pente tragique. Les amours ne sont pas romanesques (ex: Emma ne fuira pas avec Rodolphe puisqu'il l'abandonne) et les évènements qui auraient pu être incroyables sont ratés (ex: l'opération de pied bot par Charles).


Enfin, on remarquera que le roman de Flaubert est basée sur une dualité que l'on retrouve à plusieurs niveaux. Ainsi, les personnages fonctionnent par paires : Emma/Charles, Léon/Rodolphe, le pharmacien Homais/l'abbée Bournisien...Cette dualité se retrouve également dans l'action même : Emma arrive dans la chambre conjugale au début du roman, elle y expire à la fin. Autre exemple, c'est grâce à une intervention médicale réussi que Charles rencontre Emma, c'est à cause d'une intervention perdue qu'il la perd définitivement.


B. L'importance du style sur le sujet


Flaubert écrit Madame Bovary dans le style que l'on appelle aujourd'hui le style indirect libre. Le narrateur n'intervient donc pas dans le récit. En développant la théorie de l'impersonnalité, Flaubert fait le choix de ne pas porter de jugement sur ses protagonistes. C'est cette absence de condamnation des vices qui sera au coeur du procès du roman. Flaubert défend donc une approche de la littérature différente de ce qui peut être observé à l'époque. Cette littérature ne juge pas, ne fait pas de morale.


La littérature devient un exercice stylistique et donc, n'importe quel sujet peut être choisi. C'est une approche différente de la devise "l'art pour l'art" de Théophile Gautier (cf La Morte Amoureuse) mais Gautier, comme Flaubert, place la littérature dans le domaine de l'esthétique et non de la morale. En 1857, un autre auteur français fait face à la justice pour des raisons similaires à Flaubert. Il s'agit de Charles Baudelaire et de ses Fleurs du mal. Si contrairement à Flaubert il fera l'objet d'une condamnation, choisir une charogne comme sujet d'un poème ou une femme à la vie monotone pour en faire un magnifique poème ou texte, repose sur les même ressorts.


Le lecteur est donc laissé seul face à une multitude de personnages aussi médiocres les uns que les autres. Si vous espérez que les plus braves triompheront, alors vous serez déçu. Emma Bovary vit dans un monde bien éloigné des romans dans lesquels elle s'est plongée.


Conclusion

Madame Bovary n'est donc pas un roman qui va vous faire rêver. Malgré sa parution qui date de plusieurs siècles, ce roman fera certainement écho à des réflexions du quotidien.


Références

Flaubert G., Madame Bovary, Éditions Larousse, Collection Petits Classiques, Edition 2007.


Pour aller plus loin

Maupassant (de) G., Une Vie, 1883

Tolstoï L, Anna Karénine, 1877


Les adaptations cinématographiques classiques :

  • Madame Bovary de Claude Chabrol, film sorti en salles en 1991.

  • Madame Bovary de Jean Renoir, film sorti en salles en 1934

Une adaptation cinématographique plus récente : Madame Bovary de Sophie Bartes, film sorti en salles en 2015

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