"Une Vie", Guy de Maupassant (1883)

Dernière mise à jour : 30 déc. 2021

Concepts : Mariage – Amour – Maternité - Naturalisme/Réalisme - Condition féminine


Je vous souhaite une belle nouvelle année les curieuses et le curieux, et je souhaite qu'elle soit plus joyeuse que la vie de Jeanne, l'héroïne du roman du jour !


Ce n'est pas la première fois que l'on traite d'un roman de Guy de Maupassant (1850-1893) sur ce blog (cf article Bel-Ami). S'il n’est formellement attaché à aucun courant littéraire, il fut un disciple de Gustave Flaubert, maître du réalisme. Il a également fréquenté les écrivains naturalistes et a contribué, avec Boule de Suif (1880), aux Soirées de Médan, recueil collectif considéré comme le manifeste du naturalisme. Une Vie est son premier roman et il l'a écrit, par intermittence, entre 1877 et 1883.


Une Vie raconte la vie d’une jeune aristocrate, Jeanne Le Perthuis, sur une période de plus de vingt ans. L’histoire débute en 1819 s’étale donc durant une période antérieure à la naissance de Maupassant. L’action se déroule en Normandie, région natale de l’auteur.


I. Thématiques majeures du roman

A. Rousseauisme et idéalisation de l’amour


Le père de Jeanne, le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds, est décrit comme «un gentilhomme de l’autre siècle, maniaque et bon», amateur de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). L’éducation de sa fille sera donc librement inspirée des principes défendus par le philosophe, notamment dans Emile ou de l’éducation (1762). L'une des notions majeures du rousseauisme et que l'homme est pur à l'état de la nature et que la société contribue à le corrompre. C'est pourquoi« [le baron] avait tenu [Jeanne] là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et ignorante des choses humaines. Il voulait qu’on la lui rendît chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable ; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l’aspect de l’amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie. ».


Vous imaginez bien la joie de Jeanne à sa sortie du couvent. Elle est prête à croquer la vie à pleine dents, à découvrir la demeure normande que ses parents ont restauré pour elle, à imaginer qu’elle va rencontrer le prince charmant et qu’ils auront ensemble de beaux enfants.


L’amour pour Jeanne, c’est la tapisserie de sa chambre représentant les amours de Pyrame et Thisbé. Les deux Babyloniens, dont Ovide (43 av J.C – 17-18 ap. J.C.) narre l’histoire dans ses Métamorphoses, sont un peu les Roméo et Juliette de l’Antiquité. Deux jeunes gens qui s’aiment malgré l’interdiction de leurs pères, un quiproquo et la mort au bout du chemin. Jeanne espère donc vivre une romance passionnelle qui la sortira de l’existence monotone qu’elle mène :


« Et elle se mit à rêver d’amour. L’amour ! Il l’emplissait depuis deux années de l’anxiété croissante de son approche. Maintenant elle était libre d’aimer ; elle n’avait plus qu’à le rencontrer, lui ! Comment serait-il ? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait même pas. Il serait lui, voilà tout. Elle savait seulement qu’elle l’adorerait de toute son âme et qu’il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l’un contre l’autre, entendant battre leurs cœurs, sentant la chaleur de leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits d’été, tellement unis qu’ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur tendresse, jusqu’à leurs plus secrètes pensées. »


B. Le mariage et la maternité


C’est donc bercée de toutes ses illusions que Jeanne rencontre Julien (apparemment le seul jeune noble des environs). Le trouvant plutôt charmant, elle se moque du fait qu’elle soit beaucoup plus riche que lui, et décide de se fiancer avec lui sans même connaître son petit prénom. Pas de chance pour Jeanne, elle n’est pas dans un dessin animé de Walt Disney et épouser un homme qu’on vient de rencontrer n’est pas la meilleure idée. On notera, au passage, l’absence de remarques de ses parents à ce sujet. La raison à cela est assez simple et dénote de l’évolution de la perception du mariage. Pour les parents de Jeanne, le mariage a été une transaction (cf Orgueils et Préjugés). De leur temps, on ne se mariait pas par amour mais pour assurer la transmission d’un patrimoine et assurer sa descendance. On pouvait donc se marier et aimer d’autres personnes. Jeanne, elle, souhaite faire coïncider les deux et ce sera une des causes de sa désillusion.


L’idéalisme de Jeanne est entamé dès sa nuit de noces à laquelle personne ne l’a préparée. Tandis ce que sa mère se défile, son père lui sert un discours assez abstrait, idéaliste et patriarcal : « [i]l est des mystères qu’on cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles qui doivent rester pures d’esprit, irréprochablement pures jusqu’à l’heure où nous les remettons entre les bras de l’homme qui prendra soin de leur bonheur. C’est à lui qu’il appartient de lever ce voile jeté sur le doux secret de la vie. Mais elles, si aucun soupçon ne les a encore effleurés, se révoltent souvent devant la réalité un peu brutale cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même en leur corps, elles refusent à l’époux ce que la loi, la loi humaine et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne puis t’en dire davantage, ma chérie ; mais n’oublie point ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari. » Plus simplement, son père embellit ni plus ni moins que le viol conjugal qu’elle va subir.


Pour Jeanne c’est bien évidemment la désillusion : « "[v]oilà donc ce qu’il appelle être sa femme ; c’est cela ! c’est cela !"Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l’œil errant sur les tapisseries des murs, sur la vieille légende d’amour qui enveloppait sa chambre. » Si elle apprend à apprécier, durant sa lune de miel, les relations charnelles avec son époux, elle ne cessera dans le roman d’opposer la hauteur de l’amour au désir sexuel qu’elle considère comme une bassesse.


Malheureuse en amour, Jeanne voit dans la maternité un exutoire à son ennui. Son fils, Paul, devient le centre de son univers. Elle va l’aimer et le choyer de toutes ses forces, espérant sans doute qu’il soit moins décevant que son père. Paul, en grandissant, s’avèrera être plutôt le fils prodigue que le fils prodige (cf parabole de l’Enfant Prodigue relatée dans l'Évangile selon Luc 15:11–32, Bible)



II. Aux travers des lignes et inspirations

A. Une critique sociale


À l’ouverture du roman, c’est une société bien organisée qui est présentée. Jeanne est la fille d’un couple d’aristocrates (donc à la fois nobles et propriétaires terriens). Julien est également noble mais désargenté. Autour de ce groupe gravite les serviteurs, les paysans et le curé. Un vrai village de santons ! Au fur et à mesure du roman, le rapport de force va cependant changer. Jeanne et son père, vingt ans après le début de l’action, vont s’avérer dépasser par les changements du monde. Ces modifications vont non seulement amener Jeanne à modifier son train de vie, mais aussi à s’appuyer sur son ancienne aide de chambre, Rosalie, qui est désormais beaucoup plus au fait de la manière dont le monde change.


La différence de catégorie sociale apparait dans le language employé pour retranscrire les dialogues et se retrouve dans le traitement qui est fait aux personnages en fonction de leur rang social. La maîtresse paysanne de Julien n’est pas traitée de la même façon par Jeanne que sa maîtresse aristocrate. La première, soumise à Julien de par sa condition de servante, est écartée avec l’aide des parents de Jeanne qui lui fournisse un toit et, on peut le dire, lui achète un époux pour cacher la poussière sous le tapis. La seconde, engagée dans une liaison souhaitée, peut-être même romantique, avec Julien ne fait l’objet d’aucun reproche, d’aucune remarque de la part de Jeanne. Cette dernière, pour éviter le scandale, en prend son parti et continue de la recevoir chez elle sans rien dire.


La critique d’une société française qui change sous l'influence de l’argent est encore assez timide dans Une Vie et sera beaucoup plus prononcée dans Bel Ami (1885). L’argent a redistribué les cartes et la société n’est plus hiérarchisée de la même manière. Disposer d’un titre de noblesse ne s'accompagne plus d'autant de privilèges que par le passé. La transition est bien visible avec le fils de Jeanne puisque, alors qu’il signait ses lettres « Vicomte Paul de Lamare », il nomme sa société DELAMARE ET CIE, faisant ainsi disparaître sa particule nobiliaire. L’argent est à la fois facteur d’uniformisation mais il contribue également à fragiliser les positions sociales en fonction que l’on en dispose ou non. L’identité sociale n’est plus attachée au nom, lui-même attaché à la terre, puisque les nobles sont pour la plupart contraint à se séparer d’une grande partie de leurs possessions terriennes.




B. L’influence flaubertienne et démarcation


Guy de Maupassant a fortement été inspiré par le travail de Gustave Flaubert (1821-1880) qui a véritablement été son mentor. Gustave Flaubert était un ami de la mère de Maupassant et il correspond avec le jeune Guy. Il le guide, le corrige, le conseille. En écrivant Madame Bovary (1856/57), Gustave Flaubert avait choisi de raconter la vie d’une femme de manière réaliste (d’où le nom du courant dit « réaliste » dans lequel s’inscrit Flaubert), sans l’embellir. C’est dans cette continuité que s’inscrit clairement Maupassant pour son premier roman. Il se distingue cependant de son maître d’au moins trois manières :


  • Le style : le style de Maupassant est beaucoup plus « direct » que celui de Flaubert dans le sens où il s’adonne à moins de descriptions et s’attarde plus sur l’action. Le rythme du récit de Maupassant est donc plus rapide et les étapes de la vie de Jeanne apparaissent comme une succession rapide de différents tableaux qui défilent dans un tourbillon de saisons.

  • Le choix du titre/sujet : Flaubert a choisi pour héroïne Madame Bovary et a fait de son récit un roman éponyme. En choisissant le titre Une Vie, Guy de Maupassant généralise son propos. Il ne s’agit pas de la vie extraordinaire (qui sort de l'ordinaire) de Jeanne Le Perthuis. Cette dernière n’est finalement qu’un prétexte pour raconter la vie d’une femme.

  • La fin : la conclusion d’Une Vie est bien plus optimiste que celle de Madame Bovary.


On notera que la phrase qui conclut le roman est inspirée de Flaubert. Alors qu’il écrivait dans une lettre à Maupassant, « les choses ne sont ni si bonnes ni si mauvaises », Maupassant écrit : « [l]a vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit ».



Conclusion


Une Vie est donc un roman d’apprentissage. On y suit la candide Jeanne qui voit progressivement se faner ses illusions. Elle peut cependant compter sur le soutien de sa bonne qui refuse de l’entendre parler de fatalité. Je conclue en vous laissant méditer les paroles de cette brave femme : « Faut pas dire ça, madame, faut pas dire ça. Vous avez mal été mariée, v’là tout. On n’se marie pas comme ça aussi, sans seulement connaître son prétendu. »



Références


Maupassant G., Une Vie, Éditions J’ai lu, collection Librio, édition 2013.


Pour aller plus loin


Matthieu Garrigou Lagrange, « Episode 2 : « Une vie » : le roman d’un deuil dépassé », La Compagnie des Auteurs, sur Francle Culture.


Flaubert G., Madame Bovary, 1856/57

Tolstoï L., Anna Karénine, 1877

477 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout