"Dracula", Bram Stoker (1897)

Dernière mise à jour : 8 nov. 2021


Thèmes: vampire - fantastique - religion - orientalisme - gothique





Cette année c’est décidé, je vous partage des éléments de réflexion sur un classique de la littérature horrifique : Dracula de Bram Stoker paru en 1897. Si tu es un familier d’Eclaire ta Lanterne, tu sais déjà qu’il ne s’agit pas du premier roman sur la figure du vampire (cf notamment Carmilla de Sheridan Le Fanu publié en 1872, Le Vampyre de William Polidori publié en 1819 et imaginé la même nuit que Frankenstein de Mary Shelley) mais c’est sans doute le plus connu. Popularisé par le cinéma, le comte Dracula est bien connu du grand public mais qui a pris le temps de lire le roman ?

Bram Stoker (1847-1912) est un journaliste et écrivain britannique d’origine irlandaise élevé dans une famille très chétienne. Ses parents étaient d’ailleurs les voisins de Sheridan Le Fanu à Merrion Square.


Dracula c’est l’histoire de Jonathan Harker, clerc de notaire, qui se rend en Transylvanie (actuellement situé en Roumanie) pour rencontrer le mystérieux comte Dracula qui souhaite finaliser l’acquisition d’une propriété en Angleterre. La découverte de la véritable nature de son hôte va bouleverser l’existence du jeune homme mais aussi celle de son entourage et notamment celle de sa fiancée Mina Murray.


Bram Stoker nous emporte dans les sombres forets et châteaux de l’Europe orientale et dans les rues de Londres rendues inquiétantes par la présence de vampires assoiffés de sang.


I. Inspirations de Bram Stoker


Bram Stoker s’inspire pas seulement des récits sur le vampire qui ont précédé la publication de Dracula.


A. Le roman gothique


Bram Stoker renoue dans Dracula avec les codes du genre gothique, notamment au début du roman qui se déroule en Transylvanie, dans le sombre château du comte Dracula établi au bord d’un précipice. Le roman gothique apparait à la fin du XVIIIes et connait une grande popularité dans la première moitié du XIXes. Le château d’Otrante (The castle of Otranto) de l’écrivain britannique Horace Walpole, publié en 1764 est considéré comme le premier premier roman du genre. Ce genre se caractérise par un retour à l’époque médiévale avec des éléments de fantastiques : châteaux hantés, moines diaboliques, jeunes vierges épouvantées…


Bram Stoker reprend une autre caractéristique du roman gothique qui touche à sa forme. L’auteur du Château d’Otrante avait fait passer son roman pour un manuscrit médiéval anonyme. Dracula est un roman épistolaire composé un ensemble d’extraits de journaux intimes et de coupures de presse.


Il se dissocie cependant du genre gothique en retranscrivant sa noirceur dans le Londres de son époque.

B. Orientalisme et récits d’ailleurs


Si Bram Stoker nous transporte dans les forets sombres de Transylvanie et l’obscur château du comte Dracula, il n’a lui-même jamais mis les pieds dans cette partie de l’Europe. C’est donc une description totalement imaginée par Bram Stoker, lui-même nourrit des récits orientalistes (l’orientalisme est un mouvement littéraire et artistique né en Europe occidentale au XVIIIᵉ siècle et qui nait de la fascination des artistes occidentaux pour l’Empire ottoman).

D’ailleurs, pour imaginer le comte Dracula, Bram Stoker s'est notamment inspiré de la figure de Vlad III Basarb (XVes), surnommé « l’Empalleur », devenu prince de Valachie (ancienne principauté médiévale à population roumanophone) et réputé pour sa cruauté. Il était par ailleurs surnommé Drăculea (littéralement « fils du dragon »).


Malgré son inspiration venue d’Orient, Bram Stoker va donner à Dracula des caractéristiques très occidentales. Il lui donne ainsi le titre de « comte » qui n’existe pas dans cette partie de l’Europe.


C. La religion chrétienne

Dracula n’est pas le diable mais il est dépeint comme une créature diabolique. D’ailleurs, Mina Harker ne peut plus touchée les symboles religieux après sa rencontre avec Dracula. Le comte Dracula apparait comme une créature maléfique qu’il faut neutraliser mais sous la plume de Mina, il est aussi une créature damnée face à laquelle elle fait preuve de compassion. Le vampire est un non-mort qui ne connaitra jamais le repos éternel.

Le groupe décide de chasser le vampire sur ses terres part littéralement en croisade contre le mal. Ce récit fait écho chez le public chrétien de Bram Stocker au combat biblique de l’archange Saint Michel contre le diable ayant adopté la forme d’un dragon drakul » on le rappelle).

Le récit de Bram Stoker mêle savamment science, religion et superstition. Sur la route du château de Dracula, Jonathan Harker rencontre plusieurs personnes qui le mettent en garde et lui explique que la veille de la Saint-George, le Mal est à son apogée. Abraham Van Helsing est un éminent scientifique tandis ce que le Dr Seward est psychiatre. C’est d’ailleurs avec toute la rationalité du scientifique que le Dr Seward doute de ce que lui rencontre Van Helsing sur les vampires.


II. La figure du vampire


Les caractéristiques du vampire sont communiquées aux autres protagonistes par Van Helsing qui est un véritable chasseur de vampires. Chez Bram Stoker, le vampire:

  • Est d'une pâleur cadavérique ;

  • Dort dans son cercueil et sort la nuit pour se nourrir de sang. Le sang fait rajeunir le vampire ;

  • Peut se glisser dans un rayon de lune ;

  • Se transforme en chauve-souris ;

  • A une force surhumaine ;

  • Peut contrôler les loups ;

  • Ne se reflette pas dans les miroirs;

  • Déteste l'ail.

Le rite de destruction de vampire à base de décapitation et de pieu dans le coeur est assez similaire à celui déjà décrit par Sheridan le Fanu dans Carmilla.

Le comte Dracula est un personnage complexe qui apparait à la fois comme très raffiné et en même temps très bestial et brutal. Abraham Van Helsing explique que de son vivant, le comte Dracula était un savant et plus précisément un alchimiste. Cette soif de savoir n’a pas disparu après sa transformation et Jonathan Harker remarque d’ailleurs que le comte maîtrise parfaitement l’anglais alors même qu’il n’a jamais voyagé en Angleterre. C’est aussi parce qu’il est si intelligent qu’il est particulièrement redoutable.


Certains critiques font un parallèle entre le comte Dracula et le contexte d’écriture du roman. Pour eux, le comte Dracula est une allégorie de la puissance colonisatrice britannique. De la même manière que les colons, Dracula débarque sur une terre qui n’est pas la sienne et commence à semer le chaos. Le comte a par ailleurs pour ambition de dominer les hommes.

III. Une créature bestiale, esclave de ses pulsions

Le comte Dracula se caractérise par sa cruauté et son absence de morale. Il n’est motivé que par deux choses: sa survie et ses pulsions.


A. Animalité du vampire


Les rapprochements entre le vampire et les animaux sont nombreux:

  • Jonathan Harker voit le comte se déplacer le long du mur du château « comme un lézard ».

  • Le comte apprécie le chant des loups alors que Jonathan Harker le trouve terrifiant. Dracula dit: « ces enfants de la nuit. N’est-ce pas la plus belle des musiques…? ». Il commande aussi aux loups de dévorer la jeune mère venue demander au comte de lui rendre son bébé (bébé que Dracula a donné en pâture à ces trois femmes).

  • Dracula se transforme en chauve-souris.

  • Lorsqu’il découvre Dracula dans son cercueil, Jonathan Harcker le compare à une sangsue : « On eût dit, purement et simplement, que cette monstrueuse créature était gorgée de sang ! Il gisait comme une sangsue gonflée et repue. »

  • Comme un animal, le vampire chasse au rythme de ses pulsions et pour assurer sa survie.

B. Un être de pulsions


Bram Stoker s’attaque au mythe du vampire, créature sensuelle qui se suce le sang de ses victimes, à l’époque victorienne où les moeurs sont assez…puritaines. C’est donc dans ce contexte qu’il introduit le comte Dracula, un être esclave de ses pulsions qui répond à l’appel du sang mais c’est plus que simplement pour se nourrir.


La dimension sensuelle, quasi érotique, du vampire est omniprésente dans Dracula. Il suffit de regarder qui sont les victimes du comte: des jeunes femmes, de préférence vierges. Jonathan Harcker surprend d’ailleurs le comte Dracula dans le centre de Londres en train de regarder une belle jeune femme comme s’il allait la dévorer…

Une des malheureuses victimes est la jeune Lucy Westenra. Plusieurs narrateurs vante la beauté est une jeune fille en fleur qui a reçu pas moins de trois demandes en mariage ! Victime de somnambulisme, elle erre en chemise de nuit hors de chez elle et devient une autre victime de Dracula. Parallèle avec une jeune fille qui aurait fait le mur pour rejoindre son amant. Dracula se glissera dans sa chambre à plusieurs reprises. Une fois transformée elle sera plus belle que jamais mais aussi profondément différente car elle sera devenue une créature de tentation mortelle et plus du tout une jeune prude à marier. Dracula se glissera aussi dans la chambre de Mina et Jonathan Harcker pour partager un moment d’intimité toute "vampirique" avec la jeune femme (je vous laisse le découvrir dans le roman).


Alors oui Dracula est le personnage principal du roman mais il y a aussi des vampires femmes dans Dracula ! Leurs personnages sont moins développés que celui de Carmilla dans le roman éponyme de Sheridan Le Fanu (oui je fais la publicité de ce livre qui est sous-côté ;)). Jonathan Harker est accaparé par les trois femmes vampires qui vivent avec Dracula qui avaient bien l’intention d’en faire son gouter. Les femmes sont belles, rient entre entre elles, touchent le jeune homme en transe avant de le mordre et de le plonger dans une sorte d’extase jusqu’à ce que Dracula les interrompe et leur donne un autre gouter (en l’occurence un bébé dans un sac).


Conclusion


On arrive à la fin de cette longue analyse qui vous aura peut-être un peu fait frisonner. J’espère vous avoir convaincu que Dracula était plus qu’une « simple » histoire de vampires et qu’il y avait matière à entamer pas mal de réflexions sur la base de ce livre. On aurait aussi pu parler de bien d’autre choses !


L’omniprésence de la folie et des sentiments extrêmes dans le roman est un sujet intéressant. Les protagonistes sont victimes d’émotions extrêmes qui ne sont d’ailleurs pas typiquement féminines (comme c’était souvent le cas dans les romans de l’époque). Jonathan s’évanouit se sent très faible et manque de perdre la raison. Lucy est prise d’une langueur extrême après sa rencontre avec Dracula.

J’aurais aussi pu parler de la figure de la femme dans ce roman. Tantôt créature qui inspirent le désir, tantôt chasseresse, tantôt épouse dévouée à la Mina Harcker.

Certains passages du roman sont particulièrement effrayants, notamment pour les amateurs de huis clos et d’angoisses claustrophobiques. Bram Stoker parvient à diffuser la sensation d’enfermement de plus en plus lourde qui pèse sur Johnathan Harker au fur et à mesure que le jeune homme comprend qu’il est tombé dans un piège. Bref, joyeux Halloween à toutes et tous!


Bibliographie

Dracula lu par Pierre-François Garel et Mélodie Richard, Editions Thélème


Pour aller plus loin

  • Le film Nosferatu le vampire de Friedrich Wilhem Murnau sorti en 1922

  • Le film Dracula de Tod Browning sorti 1931, avec Bela Lugosi dans le rôle du comte Dracula.

  • Le film Dracula de Francis Ford Coppola sorti en 1992 avec Gary Oldman dans le rôle du comte Dracula, Winona Ryder dans le rôle de Mina Harker, d’Anthony Hopkins dans le rôle du professeur Abraham Van Helsing et de Keanu Reeves dans le rôle de Jonathan Harker.

  • Le livre Carmilla de Sheridan le Fanu paru en 1872. Tu peux lire l’analyse et la vidéo ici.

  • La nouvelle Ligeia d’Edgar Allan Poe (1838)

  • La nouvelle La Morte amoureuse de Théophile Gautier (1836)


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