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"Phèdre", Jean Racine (1677)

Dernière mise à jour : 12 sept. 2023

Thèmes: MYTHOLOGIE GRECQUE - PASSION - HEREDITE - FAMILLE - THEATRE


Dans cet article je te fais (re) découvrir un monument de la tragédie classique française (si ce n’est LA tragédie classique par excellence): Phèdre de Jean Racine, jouée pour la première fois en 1677. Que tu trouves ses tirades mélodieuses ou qu’au contraire, l’usage des rimes rende ta lecture difficile, laisse-moi t’en apprendre un peu plus sur cette pièce :)


L’auteur de Phèdre, Jean Racine (1639-1699) est issu d’un milieu bourgeois plutôt modeste. Se retrouvant orphelin à l’âge de 4 ans, il est recueilli par ses grands-parents. Racine s'oriente d'abord vers la poésie de cour. Lorsque Jean-Baptiste Colbert, alors ministre des finances de Louis XIV, fait distribuer des gratifications annuelles aux écrivains (c’est-à-dire une sorte de rente annuelle), Racine figure parmi les bénéficiaires. C'est alors qu'il se tourne vers le théâtre. En 1664, il rencontre peu de succès avec La Thébaïde jouée par la troupe de Molière. Il se brouille avec ce dernier en 1665 lorsqu’il décide de confier Alexandre le Grand à une autre troupe. En 1667, il triomphe avec Andromaque qui le place comme l’égal de Pierre Corneille qui était alors LE dramaturge de la Cour du Roi de France. 10 ans plus tard, c’est l’apothéose avec un autre sujet mythologique féminin: Phèdre (1677). La même année il devient historiographe du Roi (chargé d’écrire l’histoire du Roi) au même titre que Nicolas Boileau.


Alors quel est le sujet de cette fameuse pièce ? Thésée, le héros grec qui a notamment tué le Minotaure, ne donne plus signe de vie depuis qu’il est parti rendre service à un ami. Pendant ce temps à Athènes, son épouse, Phèdre, se lamente et dépérit. Sa confidente Oenone, pense qu’elle meurt d’inquiétude à cause de l’absence de son mari mais pas du tout ! Phèdre tait un amour interdit: elle est éprise de son beau-fils Hippolyte.


I. Une tragédie classique

Phèdre est une tragédie en 5 actes, écrite en vers (en l’occurrence en alexandrins). Il s’agit d’une tragédie classique qui se doit donc de respecter la règle des trois unités voulu par le classicisme de l'époque:

  • Unité de lieu: L’action doit se dérouler dans un seul endroit.

  • Unité de temps: L'intrigue doit durer environ 1 journée ou moins.

  • Unité d’action: une intrigue principale (les intrigues secondaires doivent être liées à l’intrigue principale).

On pourrait presque ajouter l’unité de ton puisque le théâtre classique ne se satisfait plus des tragi-comédies baroques des années 1620-1635 qui recouraient au mélange des genres.


II. Un sujet mythologique

A. Aux racines de la malédiction de Phèdre

Dans la version de Racine, l’amour que Phèdre porte à Hippolyte est une malédiction de la déesse de l’amour, Aphrodite/Vénus, sur l’ancêtre de Phèdre qui n’est autre qu’Hélios, le Soleil. Elle serait donc victime de son hérédité.


Hélios découvre qu’Aphrodite, l’épouse du dieu forgeron Héphaïstos, entretient une liaison avec Arès/Mars, le dieu de la Guerre. Il décide de tout raconter à Héphaïstos qui monte un plan pour les prendre sur le fait et les humilier. Le mari trompé fabrique un filet et demande l’aide d’Hélios. Alors qu’Aphrodite et Arès avaient passé la nuit ensemble, Hélios passe avec son char qui illumine les cieux. Les amants sont découverts et avant qu’ils ne comprennent ce qu’il se passe, Héphaïstos les recouvre du filet dont ils ne peuvent se libérer. Humiliation suprême, il invite tous les dieux de l’Olympe à défiler devant les deux amants piégés pour pouvoir se moquer d’eux. Humiliée et en rage, Aphrodite maudit Hélios et sa descendance.


B. Racine et les Anciens


Si Racine s'est inspiré des auteurs antiques (les Anciens), il s’est aussi approprié l’histoire de Phèdre:

  • Dans la préface, Racine explique s’être attelé à rendre Phèdre « un peu moins odieuse » que dans les tragédies des Anciens puisque ce n’est pas elle qui accuse Hippolyte auprès de Thésée mais Oenone.

  • Hippolyte est accusé, chez Euripide et Sénèque, d’avoir violé sa belle-mère: « vim corpus tulit » mon corps a subi sa violence » Sénèque, Phèdre v892). Chez Racine, il n’est accusé que d’en avoir eu l’intention.

  • Hippolyte se laisse blâmer par son père sans accuser Phèdre d’être une menteuse. Chez Euripide, c’est parce qu’il a promis à la nourrice de ne rien dire. Chez Racine, c'est certainement parce qu’il partage lui aussi une passion coupable puisqu'il aime Aricie, la fille et la soeur d’ennemis mortels de son père.

  • Racine est le seul à imaginer la mort de Thésée. Chez les Anciens, on imagine qu’il est retenu mais on est quasi certain de son retour. Cette mort rend possible la tragédie parce que si Phèdre est veuve, alors une nouvelle union est possible pour elle. C'est ce qui pousse Oenone à l’encourager à révéler ses sentiments à Hippolyte. Racine évoque aussi l’enjeu politique de la succession au trône d’Athènes: le futur roi doit-il être Hippolyte (premier né mais issu d'une union hors mariage) ou un des enfants de Phèdre.

  • Chez Euripide, Phèdre n'est que l'instrument de la vengeance d’Aphrodite qui veut punir Hippolyte qui refuse de l'honorer au profit d’Artémis/Diane. Parce qu'il vénère la déesse de la chasteté, Hippolyte ne peut pas être un amoureux transi comme c'est le cas chez Racine.

III. Thèmes majeurs: passion, famille et hérédité

1. Passion


Celles et ceux qui connaissent ce blog depuis quelques temps se rappellent peut-être d’un autre article dédié à une autre oeuvre qui traite de la passion: Anna Karénine de Léon Tolstoï (1877).

Etymologiquement, la passion est issu du latin patio, pati qui signifie souffrir, pâtir. La passion se matérialise lorsque la satisfaction d'un désir ponctuel et passager supplante tous les autres désirs. La passion mène à la souffrance et à la dépendance puisqu'elle conduit le sujet à ne jamais être pleinement satisfait. De là, la passion ne peut mener qu’à un bonheur fugace, qui dure le temps de la satisfaction du désir immédiat. Dans le cas de Phèdre, cette passion ne sera jamais satisfaite, ne serait-ce que pour un temps. Au contraire, le rejet d’Hippolyte conduit à son humiliation.


La passion est symbolisée dans la pièce de Racine par les références multiples au feu :

  • Acte I scène 3, Phèdre avoue sa passion coupable à Oenone : « Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée / Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée, / Mon repos, mon bonheur semblait s’être affermi, / Athènes me montra mon superbe ennemi : / Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; / Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ; / Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; / Je sentis tout mon corps et transir et brûler ; Je reconnus Vénus et ses feux redoutables, / D’un sang qu’elle poursuit de tourments inévitables » (vers 269-278).

  • Acte I scène 5, Oenone dit à Phèdre : « Vivez, vous n’avez plus de reproche à vous faire : / Votre flamme devient une flamme ordinaire ; / Thésée en expirant vient de rompre les nœuds / Qui faisaient tout le crime et l’horreur de vos feux. » (vers 349-352)

Ce qui est intéressant dans le cas de la pièce de Racine, c’est que Phèdre n’est pas la seule à éprouver une passion. C’est aussi le cas d’Hippolyte qui aime Aricie. Il s’agit d’un amour qui transgresse toutes les règles puisqu’elle est issue d’une famille ennemie de Thésée. Cet amour lui sera aussi fatal. À l’acte V scène 6, Théramène fait le récit, aux tonalités héroïques, de la mort d’Hippolyte qui s'est battu contre le monstre marin envoyé par Poséidon/Neptune à la demande de Thésée. Dans la version de Racine, Hippolyte vainc le monstre mais meurt d'un accident de la route car ses chevaux ne l'écoutent plus. Pourquoi? Parce son amour pour Aricie l’a rendu distrait et l'a fait délaisser ses chevaux qui ne lui obéissent donc plus. Il avouait ainsi à Aricie : « Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix. » (Acte II scène 2).


On peut aussi remarquer que chez Pierre Corneille, le rival de Jean Racine, les passions amenaient les personnages à se dépasser et à révéler leur nature héroïque (c'est notamment le cas dans Le Cid (1637)). Dans Phèdre, la passion conduit les protagonistes à leur perte. Racine écrit d'ailleurs la préface de la pièce : "Au reste, je n’ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c’est que je n’en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci. Les moindres fautes y sont sévèrement punies. La seule pensée du crime y est regardée avec autant d’horreur que le crime même. Les faiblesses de l’amour y passent pour de vraies faiblesses ; les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. »


2. Famille et hérédité


L’hérédité est un thème incontournable pour celles et ceux qui ont été amené à lire Émile Zola. L'hérédité (du latin hereditas, -atis, succession), désigne ce qui est transmis par les parents mais qui, contrairement à l’héritage, ne peut être refusé. Il peut s’agir de caractéristique morales, génétiques, ou dans le cas de Phèdre, d’une malédiction.


Phèdre fait référence à de multiples reprises à la malédiction qui touche sa famille :

  • Acte 1 Scène 3 :« Ô haine de Vénus ! Ô fatale colère ! / Dans quels égarements l’amour jeta ma mère. […] Ariane, ma sœur, de quel amour blessée/Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée » […] « Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable / Je péris la dernière, et la plus misérable. »

  • Acte IV Scène 2 : Retrouvailles entre Thésée et Hippolyte : « Vous me parlez toujours d’inceste et d’adultère ! / Je me tais. Cependant Phèdre sort d’une mère, / Phèdre est d’un sang ; seigneur, vous le savez trop bien, De toutes ces horreurs plus rempli que le mien. » (vers 1149 et 1152).

  • Acte IV scène 6 « Je crois te [Minos, juge aux enfers] voir, cherchant un supplice nouveau, / Toi-même de ton sangdevenir le bourreau. / Pardonne : un dieu cruel a perdu ta famille ; / Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille. » (Vers 1287-1290).

Cette hérédité invite le/la spectateur/trice à se demander dans quelle mesure Phèdre est responsable de ce qu'il lui arrive. Racine écrit dans la préface: « Phèdre n’est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente. Elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux, dans une passion illégitime, dont elle a horreur toute la première. Elle fait tous ses efforts pour la surmonter. Elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne [Phèdre Acte I scène 3 : « Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste. »]. Et lorsqu’elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des dieux qu’un mouvement de sa volonté. »


Conclusion

J'espère que cet article t'auras été utile! Si c'est le cas, n'hésite pas à le partager et/ou à laisser un commentaire :) Qu'as-tu pensé de Phèdre?


Bibliographie

  • RACINE, Phèdre, éditions Larousse, collection Petits Classiques, 2006

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