"Le portrait de Dorian Gray", Oscar Wilde (1890)

Dernière mise à jour : 6 sept. 2021

THEMES : BEAU/ART – JEUNESSE – MORALE – NARCISSISME


A l’heure d’Instagram et des réseaux sociaux qui interrogent notre rapport au beau et à l’esthétique, il est temps de ressortir un classique : Le portrait de Dorian Gray (1890), d’Oscar Wilde.




Oscar Wilde est un écrivain irlandais (1854-1900), il est notamment connu pour ses réflexions sur l’art (qui tombent souvent au bac de philo…) et pour représenter la figure du dandy. Son nom est également passé à la postérité car sa vie fut particulièrement romanesque : homosexuel à une époque où cela est condamné par la justice, il s’éprend d’Alfred Douglas avec qui il entretiendra une liaison tumultueuse qui le conduira à un séjour en prison et à la ruine.


Le Portrait de Dorian Gray est le seul roman d’Oscar Wilde. L’œuvre a été décriée par beaucoup de contemporains de l’auteur car considérée comme immorale. Oscar Wilde ne juge pas le comportement immoral de Dorian Gray et s’attarde surtout sur la beauté du jeune homme et sur son goût pour l’art. La déchéance morale du protagoniste a cependant bien des conséquences puisque si elle n’altère pas son physique, elle altère l’apparence de son portrait.


Le roman suit les péripéties de Dorian Gray pendant dix-huit ans. Tout commence par la réalisation de son portrait par Basil (qui est clairement amoureux de son modèle…) et sa rencontre avec Lord Henry. Alors qu’il prend conscience de sa beauté, il fait le vœu de rester tel que sur le portrait. Si ce vœu semble apparemment innocent (sans doute beaucoup d’entre vous l’ont déjà fait ;)) le récit va rapidement devenir sombre et soulever un certain nombre de questions.


Dorian Gray, figure du narcissisme


Dorian Gray est associé à la figure de Narcisse. Dans la mythologie grecque, Narcisse est décrit comme un magnifique jeune homme. Il connait un grand succès auprès des femmes mais il les éconduit les unes après les autres. Un jour, alors qu’il achève une partie de chasse, il se penche au-dessus de l’eau et aperçoit son reflet. Ce reflet devient une obsession et il désespère de ne pas pouvoir rattraper sa propre image. Cette obsession pour lui-même le conduira à la mort.


Dans l’œuvre d’Oscar Wilde, Dorian Gray n’est pas conscient de sa beauté avant que Lord Henry ne lui en fasse prendre conscience. C’est au moment où il se découvre lui-même (comme Narcisse) qu’il devient obsédé par son image. C’est parce qu’il refuse de voir son image être altérée par l’expérience de la vie qu’il formule le vœu de toujours rester identique au portrait que Basil a peint. Oscar Wilde écrit : « Une douleur le traversa à la pensée de la dégradation qui attendait le beau visage sur la toile. Il lui était arrivé dans une parodie puérile de Narcisse d’embrasser, ou de feindre d’embrasser, les lèvres peintes qui lui souriaient maintenant si cruellement. Il avait passé des matinées entières assis devant le portrait à s’étonner de sa beauté, ayant même l’impression parfois d’aller presque jusqu’à s’éprendre de lui. »


Dorian Gray va passer par tout un éventail d’émotions vis-à-vis de son portrait. Tout d’abord, il va être effrayé de ne plus lui ressembler et s’abimer dans la contemplation de lui-même et c’est à ce moment-là qu’il va conclure une sorte de pacte avec le diable (référence à Faust dont j’ai déjà parlé dans l’article sur Frankenstein de Mary Shelley). Il va ensuite être effrayé de voir qu’un sourire mauvais, fruits de ces crimes, a déformé le visage de son portrait qui n’a plus l’air d’un jeune homme tranquille et innocent. Il va ensuite passer par une phase de fascination perverse pour son portrait décrépi. Il s’enferme avec son portrait devenu immonde et éprouve du plaisir à l’observer tout en tenant un miroir où se reflète son beau visage encore jeune : « La netteté même du contraste arrivait son plaisir. Il s’éprenait de plus en plus de sa propre beauté, portait un intérêt sans cesse accru à la corruption de son âme. ». Son portrait devient donc une obsession et Dorian Gray refuse d’en être séparé.


L’immoralité


La rencontre entre Lord Henry et Dorian Gray sera fatale à ce dernier. Lord Henry est fasciné par la beauté du jeune homme et plus il se rapproche de lui, plus il l’abreuve de ses opinions sur la vie. Lord Henry livre une critique acerbe de la société de son temps. Le mariage ? « Les hommes se marient par lassitude et les femmes par curiosité. Ils sont l’un et l’autre déçus. ». Les femmes ? « Mon petit, aucune femme n’a de génie. Les femmes sont un sexe décoratif. Elles n’ont rien à dire mais le disent de manière charmante. Les femmes représentent le triomphe de la matière sur l’esprit tout comme les hommes représentent le triomphe de l’esprit sur la morale. »


C’est aussi Lord Henry qui fait l’éloge de la jeunesse et l’élève presque au rang d’art. Ainsi, il dit à Dorian Gray : « Parce que vous possédez la jeunesse la plus merveilleuse qui soit et que la jeunesse est la seule chose qui vaille. » Malheureusement, la jeunesse n’est pas éternelle et c’est bien de ce point que démarre la déchéance de Dorian Gray.


La beauté


Le portrait de Dorian Gray est un roman sur l’art et l’esthétique à de nombreux égards. Tout d’abord, le roman débute sur la réalisation d’un portrait. Ce qui donne l’occasion au peintre Basil de donner sa définition du beau et du rôle de l’artiste : « Un artiste devrait créer le beau sans rien y mettre de sa propre vie. Nous vivons à une époque où l’on traite l’art comme s’il s’agissait d’une forme d’autobiographie. Nous avons perdu le sens abstrait de la beauté. » Il est intéressant de comparer ce que dit Basil et ce qu’écrit Oscar Wilde dans la préface de l’œuvre. C’est par la bouche du peintre qu’Oscar Wilde transmet un certain nombre de ses conceptions de l’art et du rôle de l’artiste.


La beauté dans l’œuvre de Wilde est donc avant tout abstraite. La beauté suscite un sentiment et ne repose pas sur des critères. Basil explique ainsi que «[l]’art est toujours plus abstrait qu’on ne le croit. La forme et la couleur nous parlent de forme et de couleur – c’est tout. J’ai souvent le sentiment que l’art dissimule davantage l’artiste qu’il ne le révèle. ». Non seulement la beauté est abstraite chez Oscar Wilde, mais elle est en plus très superficielle. Aucun des personnages ne s’abime dans la contemplation de la nature mais plutôt sur celle d’objets ou de personnes.


La beauté apparait comme une valeur supérieure. Lord Henry explique ainsi : « Et la Beauté est une forme du Génie – elle est même supérieure au Génie puisqu’elle n’a pas besoin d’explication. Elle fait partie des grandes réalités de ce monde […] Elle ne se discute pas. Elle règne de droit divin. »


D’ailleurs, on remarquera qu’Oscar Wilde ne fournit pas de description détaillée de Dorian Gray. Le lecteur apprend simplement qu’il a « [d]es lèvres vermeilles finement ourlées, [d]es yeux bleus au regard franc [et] [d]es cheveux ondulés et dorés. »


L’Art


Oscar Wilde définit sa conception de l’art dans la préface du Portrait de Dorian Gray. Il s’oppose à ceux qui cherchent en l’art une valeur morale (cf Les Liaisons dangereuses, cf Madame Bovary). Pour lui, la morale et l’artiste n’ont rien à faire ensemble : « L’artiste ne désire prouver quoi que ce soit. Même les choses vraies peuvent être prouvées. L’artiste n’a point de sympathies éthiques. Une sympathie morale dans un artiste amène un maniérisme impardonnable du style »


Oscar Wilde écrit que « l’art est tout à fait inutile ». Ce qu’il veut dire par là ce n’est bien sûr pas qu’il faut fermer les librairies, les musées et les salles de concert et personne n’a besoin d’art. Ce qu’il veut dire c’est qu’il ne faut pas rechercher l’utilité dans l’art car ce n’est pas son but. L’art qui vise la création du beau s’affranchit de l’utile et d’une fin déterminée à l’avance. Sur ce point, il est particulièrement intéressant de mettre en parallèle la conception de l’art d’Oscar Wilde avec celle de l’écrivain Théophile Gautier à qui on doit le slogan de « l’art pour l’art » (cf article sur La morte amoureuse).


Conclusion

Vous savez désormais (presque) tout sur Le portrait de Dorian Gray, roman qui a fait scandale en suggérant la supériorité de l’esthétique sur l’éthique. C’est aussi un roman qui traite de la duplicité (dont j’ai déjà longuement parlé dans l’article sur "l’Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde" de R. Stevenson) et je vous laisse méditer sur ces paroles de Lord Henry : « Chacun de nous possède le Paradis et l’Enfer en lui […] »


N’hésitez pas à me dire en commentaire si vous l’avez déjà lu et ce que vous en avez pensé :)


Bibliographie

  • WILDE O, Le portrait de Dorian Gray, Flammarion, édition 2006, traduction de Richard Crevier.


Pour aller plus loin

  • GOGOL N, Le portrait (1835)

  • Article sur La morte amoureuse de Théophile Gautier

  • Le film Le portrait de Dorian Gray réalisé par Oliver Parker avec Ben Barnes dans le rôle-titre et Colin Firth dans le rôle de Lord Henry.


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