"Le Père Goriot", Honoré de Balzac (1834)

Dernière mise à jour : 8 déc. 2021

Thèmes: argent - passion - réalisme - ambition - famille





Bonjour à toutes et tous ! Il fait gris, il faut froid, autant dire que c’est la période idéale pour se plonger dans Le Père Goriot d’Honoré de Balzac (1834-1835). C’est la première fois que l’on parle de Balzac sur EclaireTaLanterne et il était temps non?


Honoré de Balzac (1799- 1850), issu d’une famille paysanne, est en fait né Honoré Balzac. Son père fera accolé la particule « de » à son nom en 1802. On doit à Balzac la Comédie humaine qui désigne l’ensemble de ces romans, écrits entre 1842 et 1848. Il s’agit d’une oeuvre monumentale, formant une fresque de la société française de la Révolution (1789) à la fin de la monarchie de Juillet (1830-1848), mettant en scène plus de 2 000 personnages. Cet univers romanesque est divisé en trois axes : Études de mœurs, Études philosophiques et Études analytiques.


Avec Le Père Goriot (1834-1835), Balzac inaugure le principe du retour des personnages d'un roman à l'autre. On y retrouve par exemple Eugène de Rastignac, déjà présent dans Peau de Chagrin (1831). Commencé à Saché en 1834, Le Père Goriot est d’abord publié dans la Revue de Paris avant de paraître en librairie en 1842.


Le roman suit un jeune provincial venu tout droit d’Angoulême, Eugène de Rastignac, jeune étudiant en droit, fraîchement débarqué à Paris. Séjournant assez misérablement à la pension Vauquer, il y rencontre celui que l’on appelle le Père Goriot, vieil homme désargenté qui fait l’objet des commérages des autres pensionnaires. Le parcours de Rastignac pour s’insérer dans la société parisienne le conduira à rencontrer de nombreux personnages que l’on pourra retrouver dans d’autres oeuvres de Balzac. Le roman débute en 1819, c’est-à-dire sous le règne de Louis XVIII (qui succède à l’Empire de Napoléon Ier ; Restauration).


Le Père Goriot est considéré comme un roman réaliste. Le réalisme est souvent définit comme un mouvement littéraire et artistique, de la deuxième moitié du XIXes, qui vise à donner à voir la réalité. Plus précisément (et le cas du Père Goriot est significatif), l’artiste (en l’occurence l’écrivain) donne à voir sa représentation de la réalité plus que la réalité en elle même.


Cette analyse révèle des éléments clés de l'intrigue.


I. La condamnation de la passion unique


La condamnation de la passion unique est un thème que l’on retrouve dans plusieurs oeuvres d’Honoré de Balzac. Elle est au coeur du Père Goriot, le vieil homme étant même décrit par Balzac comme le « Christ de la paternité », presque littéralement crucifié par ses propres filles. Chez Balzac, l'amour démesuré tue.


Parlons en des filles du Père Goriot (qui me font beaucoup penser aux affreuses belles soeurs de Cendrillon), ces filles qu’il a tant gâté qu’il les a pourri:

  • Anastasie de Restaud: Fille aînée du Père Goriot. Maîtresse de Maxime de Trailles dont elle paie les dettes (notamment en escroquant son père).

  • Delphine de Nucingen: La cadette du Père Goriot qui a épousé le baron de Nucingen qu’elle n’aime pas. Elle prend pour amant le comte Henri de Marsay avant de devenir la maîtresse de Rastignac.

Les deux filles du Père Goriot ont donc, objectivement, étaient bien mariées (mariées à des hommes nobles et relativement fortunés), c’est grâce à l’argent accumulé par leur père qui a pu leur constituer de belles dotes. Une fois mariées, elles fermeront assez rapidement la porte de leur maison à leur père, prétextant que c’est là une décision de leurs époux.


Si les deux filles du Père Goriot pourraient se rapprocher grâce à leur vice et leur ingratitude communes, elles se détestent et se jalousent. Le vieil homme se retrouve donc au milieu d’un affrontement fratricide qui finira par le tuer puisque c’est une dispute des deux soeurs (venues demander de l’argent à leur père) qui lui causera un accident vasculaire cérébral qui lui sera fatal.


Dans son ultime délire, le Père Goriot dira de ses filles qu’elles étaient son vice. Si le vieil homme est infiniment généreux et désintéressé, ce n’est pas le cas de ses filles et sur son lit de mort il lâchera: « L’argent donne tout, même des filles ». L'argent, dans le Père Goriot, prévaut sur les liens du sang.

II. Un regard cynique sur une société parisienne cupide


Justement puisque l’on parle dargent, il s’agit d’un autre thème central du roman de Balzac. L’argent permet de s’acheter des gants et de beaux habits. L’argent permet de prendre une voiture pour aller à un dîner ou une soirée. Même mort, il faut de l’argent pour se faire enterrer. En bref, l’argent est indispensable et est omniprésent dans le roman puisque la plupart des personnages sont constamment en recherche d’argent.


Balzac porte un regard cynique sur la société parisienne de son époque où l’on distingue encore les aristocrates des parvenus:

  • Eugène de Rastignac, comme son nom le suggère, est issu d’une famille noble de province mais qui est malheureusement pour lui désargentée. S’il est donc théoriquement éligible à une place de choix dans les hautes sphères parisiennes, il lui manque un élément indispensable : l’argent. Balzac décrit ici ce changement de la société parisienne: la naissance n’est plus suffisante pour se faire une place, il faut aussi de l’argent.

  • Delphine de Nucingen a de l’argent (qu’elle jette par les fenêtres) mais était roturière avant de se marier. C’est parce que son titre de noblesse est si récent que la vicomtesse de Beauséant refuse de l’inviter à ses réceptions.

Balzac établit un parallèle entre les hautes (les salons parisiens) et les basses (la pension Vauquer) sphères parisiennes qui sont accueillent toutes deux des personnages cruels et cupides:

  • Le marquis d’Ajuda qui épouse Mlle de Rochefide pour sa dote / Mme Vauquer qui épouserait bien Goriot pour sa rente.

  • Le Tout-Paris qui se moque de Mme de Beauséant à son propre bal / les pensionnaires qui se moquent du père Goriot et qui, dix minutes après sa mort retournent à leurs affaires.

III. Un roman d’apprentissage


Le Père Goriot est véritablement un roman d’apprentissage pour Eugène de Rastignac qui arrive à Paris en jeune homme novice et maladroit et qui, en apprenant de ses erreurs et en observant le monde qui l’entoure, finit par s’adapter et s’intégrer à une société parisienne assez détestable. On pourrait d’ailleurs noter que Rastignac aurait pu être écoeuré par tout ce dont il a été témoin et aurait pu décider de retourner en province mais ce n’est pas le cas. Certainement que l’ambition du jeune homme aura pris le dessus. C’est donc d’un air de défi, qu’à la fin du livre, il surplombe Paris et s’exclame : « À nous deux maintenant ! ».


Eugène de Rastignac est un personnage intéressant car il présente certaines vertus, contrairement au George Duroy de Maupassant. C'est un personnage ambivalent. Pour atteindre ses objectifs rapidement, il pourrait suivre le plan que lui murmure à l’oreille le troublant personnage de Vautrin. L’ancien forçat le pousse à épouser la douce Victorine Taillefer (qui a le béguin pour lui) pour éventuellement récupérer la dote dont son père et son frère l’ont spolié. Rastignac va cependant refuser de suivre ce plan qui impliquerait de faire tuer le frère de la jeune femme ce qu’il se refuse à faire. Pourtant, il ne va pas hésiter à demander à sa famille de lui envoyer tout l’argent qu’elle pourra afin qu’il se fasse ouvrir les portes des salons parisiens.


L’épisode ci-dessus n’est pas le seul exemple d’ambiguïté du personnage:

  • Rastignac est témoin de la misère du Père Goriot mais accepte que celui-ci paie un logement que le jeune homme et Delphine puissent se retrouver.

  • Rastignac enterre le père Goriot avant de se rendre chez Delphine alors qu’il a pu observer qu’elle n’était pas venu au chevet de son père mourant, ni même à l’enterrement et qu’elle n’avait pas même donné un sou pour couvrir les frais d’obsèques.

Rastignac comprend que le désintéressement ne le mènera nul part. C’est ce même désintéressement qui a conduit le Père Goriot à la ruine et à la mort. Mme de Beauséant, qui est un autre personnage désintéressé, est la risée de tout Paris car elle est la seule à ne pas savoir que son amant, le marquis d’Ajuda, s’est fiancé à Mlle de Rochefide pour son argent. La mort du père (Goriot) signe symboliquement l’avènement de Rastignac.


Rastignac va aussi apprendre qu’il lui faut des alliés pour avancer. C’est la vicomtesse de Beauséant qui va l’introduire dans la société parisienne. C’est Vautrin qui lui dépeindra avec acuité la dureté des rapports sociaux au sein de cette sphère. C’est Delphine surtout qui l’intègrera dans ce monde après qu’il l’ait séduite.


Conclusion


Balzac signe donc avec Le Père Goriot un roman que je vous laisse qualifier de cynique et/ou de réaliste.


Le Père Goriot est une bonne introduction l’oeuvre de Balzac car il introduit certains personnages récurrents de la Comédie humaine et met en scène des personnages déjà rencontrés :

  • Nucingen, Bianchon, Marsay et Rastignac que l’on retrouve respectivement dans trente, dans vingt-huit dans vingt-six et dans vingt-quatre des autres romans de la Comédie humaine.

  • Maxime de Trailles que l’on retrouve dans vingt autres romans.

  • Vautrin que l’on retrouve notamment dans Illusions perdues (1837-1843), Splendeurs et misères des courtisanes (1838-1847), La Cousine Bette (1846-1847)…

  • Mme de Beauséant: La femme abandonnée (1832)

  • Le couple Restaud : Gobseck (1830)

  • La duchesse de Langeais qui mène au roman éponyme (1834)

Dites moi en commentaire si vous l’avez lu et ce que vous en avez pensé ! ;)

Bibliographie

BALZAC (H.), Le Père Goriot, Éditions Gallimard, Collection: Folio Classique, 1971


Pour aller plus loin

Sur la relation d’un père avec ses filles: Le roi Lear (1603-1606) de William Shakespeare

Sur les parvenus/les ambitieux et la société parisienne: Bel-Ami (1885) de Guy de Maupassant

Sur la passion unique et absolue: Anna Karénine (1877) de Léon Tolstoï

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