"Le Meilleur des Mondes", Aldous Huxley (1931)

Dernière mise à jour : 6 sept. 2021

Concepts: EUGENISME – FAMILLE –– BIOÉTHIQUE – CIVILISATION – LIBERTÉ – DYSTOPIE – RÉVOLUTION – SOCIETE DE CONSOMMATION - SCIENCE





Dans le triptyque des dystopies classiques, je place trois romans :

  • 1984 de George Orwell (1949) qui a fait l’objet du premier article de ce blog ;

  • Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1931) dont il est question dans cet article ;

  • Fahreinheit 451 de Ray Bradbury (1953) qui fera l’objet d’un projet article.


Aldous Huxley (1894-1963) est un écrivain britannique et, pour l’anecdote, le titre original de l’œuvre, Brave New World, est une référence à La Tempête (1610-1611) de William Shakespeare. Le titre de l’édition française, Le meilleur des mondes est quant à lui une référence à Candide (1759), de VoltaireTout va pour le mieux dans le meilleur des mondes »).


Comme 1984, Le meilleur des mondes est un roman très dense et je ne prétends pas en faire un tour complet avec cet article tant il y aurait à dire.


Le Meilleur des mondes aborde la question de la science d'une manière originale. Huxley note qu’il se différencie d’autres écrivains en ne faisant pas référence à l’énergie nucléaire dans son livre : « [c]et oubli peut n’être pas excusable, mais du moins il peut s’expliquer facilement. Le thème du Meilleur des mondes n’est pas le progrès de la science en tant que tel ; c’est le progrès de la science en tant qu’il affecte les individus humains. » (préface)


Dans Le Meilleur des Mondes, Huxley imagine ce qu’il considère être le totalitarisme du futur. Il explique dans la préface : « [i]l n’y a, bien entendu, aucune raison pour les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens. […] Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. »



I. Une société fordiste


L’action du Meilleur des mondes se déroule dans un État mondial composé de 2 milliards d’habitants, dirigé par une Administration mondiale composés de 10 administrateurs. Ce système a été mis en place après la guerre de Neuf ans et le Grand Effondrement.


La société imaginée par Huxley peut être qualifiée de fordiste. Le fordisme est une théorie d’organisation industrielle qui doit son nom à son créateur, le constructeur automobile Henry Ford. Le fordisme a pour objectif d’accroître la productivité par 1) la standardisation des produits et 2) une nouvelle organisation du travail, en l’occurrence le travail à la chaine où chaque ouvrier est spécialisé dans une tâche (cf Les Temps modernes de Charlie Chaplin, 1936). Cette théorie associe une production de masse à une hausse de la demande, encouragée par une rémunération plus élevée des ouvriers. C’est cette méthode qui a permis la fabrication, en 1907, de la Ford T à laquelle Huxley fait explicitement référence dans ce roman : «[l]’introduction du premier modèle en T de Notre Ford ».


A. L’offre : une production en série d'individus conditionnés


La société imaginée par Huxley repose sur le principe de l’eugénisme qui peut être défini comme une « [t]héorie cherchant à opérer une sélection sur les collectivités humaines à partir des lois de la génétique. » (Larousse.fr). Si vous pensiez que Victor Frankenstein ne se posait pas beaucoup de questions sur l’éthique, et bien les scientifiques que vous croiserez dans ce roman ne s’en posent pas plus. Dans Le Meilleur des Mondes, plus de reproduction, plus grossesse et plus d’accouchement mais des bébés conçus en laboratoire (on pourrait même parler d’usine à ce stade).


Le principe de la production en série est appliqué à la biologie par le biais de la boskanovskification c’est-à-dire que les scientifiques font « pousser quatre-vingt-seize êtres humains là où il n’en poussait qu’un seul ». Autrement dit, « [t]out le personnel d’une petite usine constitué par les produits d’un seul œuf boskanovskifié. ».


Ces individus ainsi produits doivent prendre la place qui leur a été attribuée dans la société hiérarchisée imaginée par Huxley. Pour faciliter l’explication, je vous propose une comparaison avec les voitures. Le modèle standard des voitures est un véhicule qui possède quatre roues. Et bien dans Le Meilleur des Mondes, le modèle standard est un individu a une tête, deux bras, deux jambes, ne tombent jamais malade et ne voit pas ses capacités diminuer avec l’âge.


Comme il y a différents modèles de voitures, il y a différents modèles d’êtres humains qui vont des Alphas (modèle le plus développé) aux Epsilons (modèle le plus sommaire). Pour cela on prend le modèle standard et on lui ajoute ou lui enlève certaines caractéristiques. Reprenons l’exemple des Alphas et des Epsilons :

  • Les Alphas sont les modèles les plus développés intellectuellement et sont donc amenés à occuper des postes à responsabilité. Il constitue ainsi la caste qui a le rang le plus élevé dans la société.

  • Les Epsilons, suite à des manipulations scientifiques (notamment à une réduction de l’administration d’oxygène à leur cerveau) ont été programmés pour ne savoir effectuer que des tâches simples et basiques. Ils occupent donc les emplois physiques et répétitifs et constituent ainsi la classe sociale qui constitue le socle de la pyramide sociétale.

En plus de ces caractéristiques physiques et intellectuelles, les Alphas et Epsilons ne portent pas les mêmes uniformes donc aucune chance de se tromper !


Pourquoi les individus acceptent le système tel qu’il est ? Pourquoi ne souhaitent-ils pas l'instauration d'un système qui permettrait l'ascension sociale ? La réponse tient en un mot magique : conditionnement. Comment ça marche ? Et bien à une certaine fréquence, à différents âges, les enfants sont exposés à des « proverbes hypnopédiques ». La répétition de certaines phrases s’impriment dans l’esprit des enfants au point que « […] la somme de ces choses suggérées, ce soit l’esprit de l’enfant. Et non seulement l’esprit de l’enfant. Mais également l’esprit de l’adulte. Pour toute sa vie. »


B. La demande : maintenue grâce au conditionnement


Une fois que l’on a nos petits êtres humains, il faut les encourager à consommer parce que la consommation est le moteur de cette société : « [m]ais la civilisation industrielle n’est possible que lorsqu’il n’y a pas de renoncement. La jouissance jusqu’aux limites économiques. Sans quoi les rouages cessent de tourner. »


Comment pousser les individus à la consommation me direz-vous ? Par la publicité ? Petit joueur…Non ! Il y a beaucoup plus efficace : le fameux conditionnement. Comme pour le conditionnement de classes, on répète aux enfants des proverbes hypnopédiques (oui j'aime cette expression) pour inscrire dans leur esprit cette volonté de consommer, comme par exemple : « [c]omme j’aime à avoir des vêtements neufs » ou encore, « raccommoder c’est anti-social ».


La société décrite dans Le Meilleur des mondes est à la fois une société de consommation et donc, dans une certaine mesure, une société de loisirs. La précision « dans une certaine mesure » est importante car les classes supérieures sont encouragées à se rendre au cinéma sentant ou à faire du sport mais pas les classes inférieures. Les membres de la classe Delta sont conditionnés à détester les fleurs et les livres car ils sont liés à des activités « passives ».


Et quand la consommation et les loisirs ne vous rende pas heureux et bien vous pouvez toujours prendre du soma. Cette petite pilule magique vous permet de vous évader pendant quelques minutes ou quelques heures. Elle permet même de se substituer à de longues semaines de vacances. Super non ?



II. Un projet d'avenir?


A. Briser les liens pour assurer la stabilité


Les chercheurs en sciences politiques adorent étudier les liens entre la famille et le pouvoir/l’État. Dans Le Meilleur des mondes, non seulement la famille ne constitue pas la cellule de base de la société, mais Huxley est allé encore plus loin en concevant un État qui aurait tué la famille.


Qu’est-ce que la famille ? Selon l’anthropologue et ethnologue Claude Lévi-Strauss, « la famille est une communauté d’individus réunis par des liens de parenté. Existant dans les sociétés humaines, cette famille est dotée d’un nom, d’un domicile et elle créée une obligation de solidarité morale. Les liens de parentés sont attestés par la généalogie. » (in Les structures élémentaires de la parenté, 1948 ). Dans le roman d’Huxley, les individus n’ont pas de famille, pas de foyer, pas de parents. Ce vocabulaire n’est même plus utilisé ou alors avec dégout ou gêne. La notion de famille est obsolète au sens large du terme puisque les individus ne sont liés ni par la filiation, ni par l’alliance, ni même par l’adoption.


Les membres de cette société n’ont donc pas de famille et pas d’amis. On pourrait dire qu'ils sont « seuls ensemble ». Imaginez-vous une multitude de pions mis les uns à côté des autres sans aucun lien pour les relier, et vous aurez un aperçu de cette société. Si l’institution de liens durables entre les individus n’est pas tolérée, rester seul/e n’est pas mieux perçu suivant le principe de « chacun appartient à tous les autres ».Cela peut sembler paradoxal, mais la stabilité de cette société repose sur le rejet de l’exclusivité et l’injonction à ne pas rester seul.


Qu'est-ce qui pourrait venir perturber cette stabilité ? Les sentiments ! C'est l'occasion de ressortir un autre proverbes hypnopédique : « [d]ès que l’individu ressent, la communauté est un sol glissant ». Prenons l'exemple du désir. Le désir désigne la recherche d’un objet que l’on imagine ou que l’on sait être source de satisfaction. Il est donc générateur de souffrance, à la fois parce l’individu souffre du manque de quelque chose (cette chose qu’il désire) et ensuite parce qu'après avoir assouvi son désir, il pourra malgré tout se sentir insatisfait. Il peut donc générer frustration et comportements violents. Pour éviter cela, les administrateurs mondiaux ont tout prévu, même pour contrôler les pulsions naturelles. Ainsi, pour éviter que la satisfaction du désir sexuel se transforme en problème, on encourage les individus à fricoter avec tout le monde et on met à leur disposition des appareils de vibromassage par le vide afin d'empêcher toute potentielle frustration.


En parlant de frustration, on note que les membres de cette société sont complètement infantilisés. Ils ne supportent aucune contrariété et donc, avalent régulièrement du soma. Ils n’ont aucune décision à prendre puisque tout est déjà prévu. La probabilité qu’ils soient frustrés est par ailleurs diminuée par le fait qu’ils sont conditionnés pour souhaiter ce qu’ils peuvent avoir et non pour désirer l’inaccessible.


B. « Etat sauvage » et civilisation(s)


Vous l’aurez remarqué, un certain nombre de concepts sont absents. Le libre-arbitre par exemple a été annihilé par le conditionnement. D'autres choses ont disparu car elles n'étaient pas considérées comme rentables (on pourrait les qualifier de "non-essentielles" ;)). C’est le cas de la culture mais aussi des excursions dans la nature. Le DIC (Directeur de l’Incubation et du Conditionnement) explique ainsi : « [l]’amour de la nature ne fournit de travail à nulle usine. ». L’histoire est considérée comme une « blague » et donc tous les musées ont été fermés et les monuments historiques détruits. La religion est inutile et les mentions à un Dieu ont été remplacées par Ford : « oh mon Ford ! », « Ford soit loué », « pour l’amour de Ford ». Les membres de cette société n’ont donc pas idée que l’on vivait autrement auparavant, si ce n’est par les visites que les Alphas effectuent dans la Réserve qui n'est ni plus ni moins qu’un zoo humain.


C’est dans le cadre d’une visite des protagonistes dans la Réserve que le personnage du Sauvage apparait. Cette dénomination de « Sauvage » choisit par Huxley est d’autant plus ironique qu’il cite constamment Shakespeare. La rencontre avec le Sauvage donne lieu à un véritable clash entre les individus conditionnés et le Sauvage, conçu naturellement, qui a grandit dans la Réserve (sans soma, sans conditionnement), loin de la civilisation (?).


Le terme de « civilisation », utilisé au singulier, s’oppose à la barbarie ou à l’état sauvage. Il sous-tend une idée de supériorité et je vous invite à vous plonger dans l’histoire de la colonisation pour voir comment cette thématique de la civilisation a soutenu le discours légitimateur des colons. Historiquement, on est donc passé de cette dualité civilisation/barbarie à la mise au pluriel de « civilisations ». Ce passage a été notamment rendu possible grâce aux travaux de Claude Lévi-Strauss (oui, encore lui !). Il a contribué à rapprocher les termes de « cultures » et de « civilisations » en les définissant comme des ensembles cohérents de règles, de savoirs et de croyances et surtout, en précisant qu’aucune hiérarchie ne sauraient être établies entre ces civilisations.


En l’occurrence, dans Le Meilleur des Mondes, il n’y a qu’une civilisation, celle mise en place par l’État total qui la revendique comme étant supérieure à celles qui l’ont précédées, que ce soit sur le plan technologique ou moral.


Conclusion


Je pense que cet article vous a suffisamment donné matière à réfléchir et je vais donc vous épargner une longue conclusion. Je vous laisse méditer sur ces quelques lignes issues de la préface du roman : « la révolution véritablement révolutionnaire se réalisera, non pas dans le monde extérieur, mais dans l’âme et la chair des êtres humains. […] C’est afin d’assurer la stabilité qu’ils [les gens qui gouvernent le Meilleur des Mondes] effectuent, par des moyens scientifiques, la révolution ultime, personnelle, véritablement révolutionnaire. »


Bibliographie

  • Huxley A., Le meilleur des mondes, Plon, Collection Pocket, traduction de Jules Castier (1932)

  • Lévi-Strauss C, Les structures élémentaires de la parenté, 1948

  • Définition « eugénisme », Larousse.fr

Pour aller plus loin


  • Le film : Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol (1997)

  • Le documentaire Arte (disponible sur Youtube) : George Orwell, Aldoux Huxley : « 1984 » ou « Le meilleur des mondes »

  • Sur les liens entre la sexualité et les enjeux de pouvoir : Foucault M, Histoire de la sexualité (3 volumes), 1976-1984

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