"La Princesse de Clèves", Mme de La Fayette (1678)

Certains et certaines d’entre vous m’ont fait remarqué qu’il y avait peu d’oeuvres écrites par des femmes sur le site. Je suis bien d’accord avec vous et c’est une des raisons pour lesquelles je vous propose de (re)découvrir La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette (1678). Ce roman, publié anonymement, a connu un succès immédiat à sa parution et demeure encore aujourd’hui un incontournable des cours de français/lettres.


On doit donc La Princesse de Clèves à Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, comtesse de La Fayette (1634-1693). Issue de la petite noblesse, elle connait une élévation rapide à la Cour de France. D’abord “fille d’honneur” de la reine Anne d’Autriche (mère de Louis XIV), elle épouse le comte de La Fayette en 1655. Femme influente, elle évolue dans l'entourage immédiat de Madame, belle-soeur du roi Louis XIV. Elle n’a signé aucune de ses oeuvres.


Le roman suit le parcours de l’éblouissante Mademoiselle de Chartres, qui est introduite à la cour du roi de France, Henri II, par sa mère, Madame de Chartres. Ébloui par la beauté de la jeune fille dès qu’il pose les yeux sur elle, Monsieur de Clèves obtient le droit de l’épouser. Si Mademoiselle de Chartres se résout sans grand enthousiasme à ce mariage, c’était sans compter sa rencontre avec le séduisant Monsieur de Nemours. Le coup de foudre est réciproque et les conséquences en seront tragiques.


Avant de poursuivre, petit point “vocabulaire”:

  • Le terme de “prince” désigne un souverain indépendant ou vassal, un membre de la famille royale (les “princes de sang”) ou un seigneur.

  • Une “princesse” est la fille ou l’épouse d’un prince.

  • “Madame” est un titre d’honneur pour s’adresser aux princesses, duchesses et femmes de gentilshommes, et pour désigner une femme noble mariée ou non.

/!\ Cet article contient des spoilers sur les éléments principaux de l’intrigue.


I. La construction du roman

A. Un cadre historique fantasmé pour décor

L’Histoire occupe part très importante dans le roman qui se veut une immersion à la cour du roi Henri II. Si Madame de la Fayette a fait des recherches historiques pour écrire La Princesse de Clèves, il faut cependant prendre tout ce qu’elle écrit avec des pincettes. Ce roman est d’ailleurs une sorte d’ovni. Le lecteur du XVIIes connait les mémoires, c’est-à-dire ce genre dédié à narrer la vie de personnages historiques illustres. La Princesse de Clèves sort du lot puisque le roman mêle personnages historiques (romancés) et fictifs.



Le roman s’ouvre à la fin de l’année 1558. On y découvre une présentation exhaustive des nobles qui constitue la Cour des Valois, décrite comme flamboyante. Si tu n'es pas très à l'aise sur la dynastie des Valois, l'infographie ci-jointe devrait t'aider ;)


Malgré un décor historique omnipotent, le contexte historique ne joue finalement qu’un rôle mineur dans le déroulement de l’intrigue. Au mieux, il justifie les déplacements des personnages. Les références aux tensions religieuses entre protestants et catholiques sont peu nombreuses mais trouvent certainement une résonance chez les lecteurs contemporains de Madame de la Fayette qui ont encore bien mémoire les ravages des guerres de religion qui ont ébranlées le royaume de France.


La Cour du roi de France est présentée comme un cadre clos dans lequel se nouent et se dénouent les intrigues. Madame de Chartres met en garde sa fille: “Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci […] vous serez souvent trompée: ce qui paraît n’est presque jamais la vérité.” Ce sont les jeux de Cour qui vont décider Mme de Chartres à marier sa fille à M. de Clèves. Si l’influence de Diane de Poitiers, maitresse d’Henri II, est forte au début du roman, il y a un point de bascule. Madame de la Fayette imagine le tournoi lors duquel Henri II se blesse mortellement. Son fils, François II, est couronné roi de France et Diane de Poitiers et ses fidèles sont éloignés de la Cour.


B. Le rôle des récits enchâssés

On compte pas moins de 4 récits enchâssés (récit dans le récit) dans La Princesse de Clèves. Si certains sont inspirés de personnages historiques, ce n’est pas le cas de tous. Encore une fois, il ne faut pas prendre pour argent comptant ce qu’écrit Madame de La Fayette les personnages ayant réellement existés. Ces récits ont tous une valeur éducative, voire moralisatrice, dans la mesure où ils visent à donner une leçon. Ils sont tous annonciateurs de la suite du récit:

  • Madame de Chartres raconte à sa fille l’histoire de Mme de Valentinois (aka Diane de Poitiers, maîtresse d’Henri II) pour la mettre en garde contre les dangers de l’amour > La Princesse de Clèves s’éprend de Monsieur de Nemours.

  • Monsieur de Clèves raconte à sa femme l’histoire de Mme de Tournon, veuve qui avait déclaré sa passion à deux hommes, Sancerre et Estouteville. Morale: la galanterie conduit à la perte de l’estime de soi. C'est lors de ce récit que M. de Clèves lâche une phrase qui lui coutera chère: ”[...] si ma maîtresse, et même ma femme, m’avouait que quelqu’un lui plût, j’en serais affligé sans en être aigri. Je quitterais le personnage d’amant ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre." > La Princesse lui avouera plus tard (pour expliquer son envie de se tenir éloignée de la Cour) aimer un autre homme. Cet aveu surprenant conduira le Prince de Clèves à s’abaisser à faire des choses indignes.

  • La reine dauphine (Mary Stuart) raconte l’histoire “d’Anne de Boulen” (Anne Boleyn), mère de la Elisabeth Ière d’Angleterre et malheureuse deuxième épouse d’Henri VIII d’Angleterre. Dans la version racontée à la Princesse de Clèves, c’est la belle-soeur d’Anne Boleyn qui serait allée conter au souverain qu’Anne Boleyn et son frère entretiendraient une relation incestueuse. Cela a suffi pour qu’Henri VIII (déjà épris de Jane Seymour qui devait devenir sa troisième femme), ordonne l’exécution d’Anne Boleyn. Morale: gare à la jalousie qui fait faire des folies > La Princesse de Clèves est rongée par la jalouise lors qu’elle pense que la lettre d’amour qu’elle a lu a été écrite par Monsieur de Nemours à l’intention de la reine dauphine.

  • Le vidame de Chartres, oncle de la Princesse de Clèves et coureur de jupons, avoue à Monsieur de Nemours (qui le racontera à la Princesse de Clèves) que pour s’attirer les faveurs de la reine Catherine, il lui a dissimulé sa liaison avec Mme de Thémines. Morale: il est risqué d’aimer un homme qui aime séduire > Peut expliquer le refus de la Princesse de Clèves d’épouser Monsieur de Nemours ?

II. De Mlle de Chartres à Mme de Clèves

A. Un parcours initiatique

Même si elle meurt prématurément, Madame de Chartres joue un rôle majeur dans le récit. La princesse confie à sa mère sur les sentiments qu’elle éprouve pour Monsieurs de Nemours, sentiments que Mme de Chartres avait vu venir…Elle va mourir en intimant à sa fille, seulement âgée de 16 ans, de continuer à lutter contre cette passion.

D’ailleurs, arrêtons nous quelques instants sur les soupirants de Mlle de Chartres:

  • Monsieur de Clèves: il tombe fou amoureux de Mlle de Chartres lorsqu’il la rencontre chez le joaillier et se met en tête de l’épouser. L’attirance n’est pas réciproque. En parlant de lui à sa mère, Mlle de Chartres dit “[…] qu’elle lui remarquait les mêmes bonnes qualités ; qu’elle l’épouserait même avec moins de répugnance qu’un autre, mais qu’elle n’avait aucune inclination particulière pour sa personne. Le Prince de Clèves va beaucoup souffrir d’éprouver pour sa femme un amour passionnel qui n’est clairement pas réciproque. Il aurait surement pu s’en accommoder mais quand elle lui avoue en aimer un autre, sans donner son nom, il devient fou de jalousie: il cherche désespérément à savoir de qui il s’agit et fait même espionner sa femme. Il mourra de chagrin en pensant que sa femme le trompe effectivement et a pour elle des derniers mots particulièrement durs: “Je vous demande seulement de vous souvenir que vous m’avez rendu l’homme le plus malheureux du monde.

  • Monsieur de Guise: lui aussi amoureux de Mlle de Chartres, il va cependant cesser de lui faire la cour lorsqu’il lui apparait évident qu’il ne pourra pas l’épouser. Il va par la suite rester en retrait tout en continuant d’observer la Princesse pour laquelle il éprouve certainement toujours des sentiments (sentiments qui ne sont pas réciproques).

  • Monsieur de Nemours: homme séducteur et galant, M de Nemours plait aux femmes et on murmure même à la Cour qu’il pourrait bien avoir charmé la reine d’Angleterre, Elisabeth Ière, qui ne l’a pourtant jamais vu. Le coup de foudre avec la Princesse de Clèves est instantané: “M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté que, lorsqu’il fut proche d’elle, et qu’elle lui fit la révérence, il ne put s’empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s’éleva dans la salle un murmure de louanges.” Malheureusement pour eux, la Princesse est déjà mariée mais cela ne va pas l’empêcher de tout faire pour la voir le plus souvent possible.

B. Vers l’émancipation?

La Princesse de Clèves, bouleversée par la mort de son époux, se retire de la Cour. Le lecteur peut alors se dire que la voie est libre pour Monsieur de Nemours et que les deux jeunes gens vont pouvoir se marier (d’autant que la passion n’a disparu pour aucun des deux)… et bien non !


Monsieur de Nemours, avec la complicité du vidame de Chartres, obtient une entrevue avec la Princesse. L’évolution de la jeune femme est alors évidente. Elle est apparue comme une jeune oie blanche au début du roman, une épouse réservée en proie au désir pour un autre homme que son mari au milieu du récit, elle se présente à la fin du roman comme une veuve sûre de ses choix. Elle fait pour la première fois part de son amour à Monsieur de Nemours mais refuse de l’épouser. Il y a sans doute plusieurs raisons à cela et libre au lecteur de choisir celle(s) pour laquelle/lesquelles il penche:

  • Elle se sent coupable de la mort de son mari et ne pourrait épouser un homme qu’elle considère en partie responsable de ce décès.

  • Elle n’a pas confiance en Monsieur de Nemours. Peut-on croire au repenti de ce jeune homme qui aimait tant séduire ? Si son amour pour la Princesse semble sincère, il n’a cependant pas résisté à l'envie de raconter au Vidame les confidences de la jeune femme à son mari (sans la nommer). Excès d’orgueil passager ou vanité d’un homme qui s’enorgueillit d’une conquête?

Le roman s’achève sur ces quelques phrases: “Néanmoins [M. de Nemours] ne se rebuta point encore, et il fit tout ce qu’il put imaginer de capable de la faire changer de dessein. Enfin, des années entières s’étant passées, le temps et l’absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion. Mme de Clèves vécut d’une sorte qui ne laisse pas d’apparence qu’elle pût jamais revenir. Elle passait une partie de l’année dans cette maison religieuse et l’autre chez elle ; mais dans une retraite et dans des occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères ; et sa vie, qui fut assez courte, laisse des exemples de vertu inimitables.


Conclusion

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Bibliographie

LA FAYETTE (de) M., La Princesse de Clèves, Collection Librio, Éditions Flammarion, édition 2012


Pour aller plus loin

  • LA FAYETTE (de) M., La Princesse de Montpensier, 1662

  • TOLSTOÏ L., Anna Karénine, 1877, sur le thème de la passion. D’ailleurs, la scène lors de laquelle la Princesse a du mal a contenir son impassibilité lorsque Monsieur de Nemours tombe de son cheval, rappelle une scène similaire entre Anna Karénine et le Comte Vronski. Clique ici pour en savoir plus.

  • LACLOS (de) C., Les liaisons dangereuses, 1782. Le personnage de la Princesse de Clèves présente des similitudes avec Mme de Tourvel. Clique ici pour en savoir plus.

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