"L'Assommoir", Emile Zola (1876)

Dernière mise à jour : 6 août




Gervaise Macquart est une belle et brave jeune fille originaire du Sud de la France. Abandonnée par son galant, (Auguste) Lantier, elle se retrouve seule à Paris avec ses deux enfants, Claude et Etienne. Gervaise a des ambitions bien modestes: « Mon idée, ce serait de travailler tranquille, de manger toujours du pain, d’avoir un trou un peu propre pour dormir, vous savez , un lit, une table et deux chaises, pas davantage. ». Il s’agit là du commencement d’un roman d’Emile Zola donc, pour celles et ceux qui êtes un peu familiers du personnage, vous vous doutez que Gervaise n’atteindra pas son rêve d’idéal !


L’Assommoir, publié en feuilleton dès 1876, est le 7ème roman de la saga des Rougon-Macquart d’Emile Zola. Cette saga, sous-titrée Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, est publiée à partir de 1871. Zola écrit que son ambition est de réaliser l’étude « des accidents nerveux et sanguins qui se déchaînent dans une race, à la suite de la première lésion organique » (préface de La Fortune des Rougon en 1871).


Il s’inspire d’Honoré de Balzac (1799-1850) qui a écrit la première oeuvre fleuve de la littérature française avec la Comédie Humaine (cf analyse du Père Goriot) mais s’en démarque. Sous le titre Différences entre Balzac et moi (1869), il résume son ambition qu’il estime plus limitée: « Je ne veux pas peindre la société contemporaine, mais une seule famille, en montrant le jeu de la race modifiée par les milieux. Si j’accepte un cadre historique, c’est uniquement pour avoir un milieu qui réagisse […] Ma grande affaire est d’être purement naturaliste, nullement physiologiste. » Zola regrette également, et il remédiera à cette lacune, que Balzac n’ait pas mis en scène le peuple.


Emile Zola (1840-1903) a, comme beaucoup de ses contemporains, débuté sa carrière d’écrivain en travaillant comme journaliste car au XIXes il était difficile de vivre de sa plume (notamment au départ). La presse, alors en pleine expansion, est à la recherche de nouveaux talents et les journaux sont donc prêts à acheter payer pour des oeuvres qui paraitront en feuilleton (c’est le cas de L’Assommoir). L’Assommoir paru d'abord dans le Bien Public, puis en librairie, connaitra un grand succès, aussi alimenté par le scandale que le roman génère.


I. Un roman naturaliste


Emile Zola est une figure majeure du courant naturaliste, aux côtés de Jules et Edmond de Goncourt. Le naturalisme peut être définit comme l'application à l'art des méthodes et des résultats de la science positive, à reproduire la réalité avec une objectivité parfaite et dans tous ses aspects. Le naturalisme va donc plus loin que le réalisme de Gustave Flaubert et d'Honoré de Balzac.


Le naturalisme est fortement lié au contexte historique dans lequel il se développe et notamment aux progrès de la recherche scientifique. La théorie de l’évolution de Darwin sur l'origine de l'homme, diffusée en français à partir de 1862, commence à se vulgariser. En excluant de l’humanité toute transcendance et en suggérant l’animalité originelle de l’homme, Darwin exerce une influence fondamentale sur les travaux naturalistes.

Zola trouve également dans l’étude du docteur Lucas, Traité philosophique et psychologique de l’hérédité naturelle (1847-1850), les principes de construction de la famille des Rougon-Macquart. Il utilisera le côté systématique de cette détermination génétique pour dresser l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. D’après Lucas, trois cas existent dans l’hérédité:

  • l’élection (la ressemblance exclusive du père ou de la mère),

  • le mélange (la représentation simultanée du père et de la mère),

  • la combinaison (fusion, dissolution des deux parents).

Le naturalisme pour Zola c’est aussi une méthode. Zola fait des recherches, a lu, s’est rendu dans le quartier populaire de la Goutte d’Or afin de pouvoir écrire un roman aussi proche de la réalité que possible.


II. Le thème central de l’hérédité

L’Assommoir est évidemment un roman sur la famille, celle des Rougon-Macquart, mais pas seulement.


On a déjà abordé la question de l’hérédité sur ce blog dans l’analyse de L’affaire Charles Dexter Ward de H.P. Lovecraft, notamment en opposition à l’héritage. S’il est possible de refuser un héritage, l’hérédité s’impose à l’individu. L’hérédité porte donc en elle les germes de la fatalité: si vos parents et grand-parents sont blonds, il y a très peu de chance pour que vous soyez brun(ne) !


L’hérédité chez Zola rime avec fatalité. Gervaise a un père alcoolique et une mère folle, elle devra donc connaître un destin tragique. Gervaise va tenter d’échapper à ce destin et connaitra, grâce à son dur labeur, une ascension durant la première partie du roman. Cependant les signes de sa déchéance future sont déjà présents:

  • son entourage qui est rempli d’opposants: Lantier qui est un parasite, Virginie qui rumine sa vengeance après avoir été publiquement humiliée par Gervaise, Mme Lorilleux qui la jalouse, les employées de sa blanchisserie qui ne sont pas les plus dévouées….

  • l’accident de Coupeau qui le conduit à travailler de moins en moins et boire de plus en plus.

  • sa tendance à la gourmandise.

Dans quelle mesure Gervaise pouvait continuer de lutter contre son destin ? Je vous laisse en juger. Elle qui aurait pu avoir un destin alternatif en épousant le brave Goujet avec qui elle entretient une relation amoureuse platonique mais aurait-ce vraiment été réaliste?


Ce n’est pas le cas de tous les personnages principaux des Rougon-Macquart mais chez Gervaise, l’hérédité se traduit aussi par une déchéance physique : « Même, si elle boitait un peu, elle tenait ça de la pauvre femme, que le père Macquart rouait de coups. Cent fois, celle-ci lui avait raconté les nuits où le père, rentrant soûl, se montrait d’une galanterie si brutale, qu’il lui cassait les membres ; et sûrement, elle avait poussé une de ces nuits-là, avec sa jambe en retard. »


L’autre famille qui est décrite dans l’Assommoir est celle des Coupeau qui devient la deuxième famille de Gervaise après son mariage. Elle compte maman Coupeau, Coupeau et ses soeurs (Mme Lorilleux et Mme Lerat). Les Coupeau constituent une famille dont les membres se fréquentent sans se soutenir. L’argent est au centre de leurs échanges (cf leurs noms: Lorilleux et Lerat (nom donné à une personne avare)) et empoisonne leurs relations: si les deux femmes sont avares, Coupeau lui dépense sans compter et maman Coupeau est gourmande. Par avarice, Mme Lorilleux et Mme Lerat iront même jusqu’à refuser de payer les frais d’obsèques de leur mère: « Oh ! C’est bien inutile, murmura Mme Lorilleux, en levant la tête d’un air surpris et inquiet. On ne ferait pas revenir maman, n’est-ce pas?…Il faut aller selon sa bourse. »


Le moins que l’on puisse dire c’est que Gervaise ne trouvera pas plus de soutien dans cette famille d’adoption que dans sa famille d’origine. Au contraire, les Coupeau ne vont qu’accélérer sa chute:

  • Mme Lorilleux va, dès sa première rencontre, lui donner le sobriquet peu flatteur de « Banban » à cause de sa jambe boiteuse et ne fera que lui casser du sucre sur le dos auprès des autres habitants du quartier.

  • Gervaise révoltée par l’avarice de Mme Lorilleux (mais aussi celle de Mme Lerat), décidera d’assumer la charge financière de maman Coupeau qui ne lui en sera pas reconnaissante.

  • Coupeau, en sombrant dans l’alcoolisme, dilapide l’argent durement gagné par Gervaise et sera donc en partie responsable de l’abandon de la blanchisserie et donc du rêve de Gervaise.

III. La classe ouvrière


Zola dépeint dans l’Assommoir un milieu ouvrier hostile où les amis d’hier ne seront pas les amis de demain. Si Zola décrit le milieu ouvrier dans d’autres romans (notamment Germinal), l’Assommoir traite plus particulièrement du fléau de l’alcoolisme.


A. Les valeurs de la classe ouvrière


L’ouvrier modèle est un ouvrier qui est appliqué au travail. Gervaise et Coupeau, dans les premiers chapitres du roman, représentent les ouvriers modèles. Tandis ce que Gervaise et Coupeau sombrent dans l’alcoolisme et la misère, les Goujet (mère et fils) demeurent des forces du bien et des représentants modèles de la classe ouvrière. Mme Goujet est un soutien de Gervaise et la met en garde contre son mari notamment. Goujet lui ne boit pas, travaille dur et économise.

L’ouvrier modèle est économe (mais non avare). Tous les personnages sont toujours en train de compter leur argent. Si la pauvreté est un fléau qui menace la classe ouvrière (on y vient dans la sous-partie suivante), savoir gérer son argent et faire des économies est une qualité chez l’ouvrier.


Il est intéressant de remarquer qu’en opposition à ces valeurs, les 7 péchés capitaux sont représentés dans le roman:

  • la paresse : quand Gervaise devient paresseuse sa boutique tombe en lambeaux. La blanchisserie est d'ailleurs, dans une certaine mesure, la représentation de la vie de Gervaise. Au départ si colorée et prometteuse, la boutique va tomber en lambeaux avant d'être cédée. La paresse réussit cependant à Lantier qui, tel un parasite, s’accroche à des personnes qu’il convainc de l’entretenir

  • la gourmandise : celle de Gervaise qui s'empâte mais aussi celle de Maman Coupeau.

  • la luxure: Gervaise renoue sa liaison avec son amant sous le toit de son mari. Elle est observée par Nana qui entretient relation assez ambiguë avec Lantier et qui finira par se prostituer.

  • Les Lorilleux sont dévorés par l’envie et l’avarice mais pourtant, il ne va rien leur arriver de tragique.

  • la colère est amplifiée par l'alcool. La colère est également présente dans la fameuse scène de la bataille du lavoir entre Gervaise et Virginie.

  • l'orgueil : Gervaise, forte de son ascension tend à devenir orgueilleuse. Ainsi pop our organiser son fameux repas de triomphe, Gervaise donne son alliance à maman Coupeau pour qu’elle la mette au Mont Piété pour acheter encore plus de nourriture : « Et quand maman Coupeau lui eut rapporté vingt-cinq francs, elle dansa de joie. Elle allait commander en plus six bouteilles de vin cacheté pour boire avec le rôti. Les Lorilleux seraient écrasés. »

B. Les fléaux de la classe ouvrière


L’alcoolisme est une menace rampante pour Gervaise, fille d’un alcoolique, et ce, dès le début du roman. Le père de Coupeau est tombé du toit un jour qu’il était ivre. Goujet est le fils d’alcoolique devenu meurtrier un soir d’ivresse.


Chez Zola, l’alcoolisme est presque une fatalité, une malédiction. Si Goujet s’abstient lui de boire, c’est moins par libre arbitre qu’à cause du spectre de son père alcoolique. L’Assommoir du Père Colombe avec son alambic (machine à distiller l’alcool) décrit de manière très précise par Zola, attire Gervaise et Coupeau. Ils passent devant, s’y retrouvent pour boire un verre puis Coupeau s’y rend de plus en plus et s’abîme dans l’eau de vie, entrainant Gervaise avec lui.

Zola décrit de manière quasi clinique les effets de l’alcoolisme sur Coupeau: « Avec ça, il oubliait d’embellir ; un revenant à regarder ! Le poison le travaillait rudement. Son corps imbibé d’alcool se ratatinait comme les foetus qui sont dans des bocaux, chez les pharmaciens. Quand il se mettait devant une fenêtre, on apercevait le jour à travers ses côtes, tant il était maigre. Les joues creuses, les yeux dégoûtants, pleurant assez de cire pour fournir une cathédrale, il ne gardait que sa truffe de fleurie, belle et rouge, pareille à un oeillet au milieu de sa trogne dévastée. »


L’alcoolisme abîme ceux qui boivent mais également leurs proches et notamment les enfants, innocentes victimes. Il sert d’engrais aux autres fléaux de la classe ouvrière. La violence par exemple est amplifiée. Les Coupeau ont pour voisin un serrurier alcoolique qui a battu sa femme mais également tué son enfant à force de mauvais traitements. La prostitution peut, dans une certaine mesure, être liée à l’alcoolisme. Gervaise est ainsi prête à se prostituer pour s’acheter à manger puisqu’elle a tout dépensé pour boire. Pour Nana, la prostitution est certes une voie de sortie du foyer constitué de ses deux parents alcooliques mais Nana est aussi un personnage qui apparait comme vicieux dès le plus jeune âge.


Evidemment l'alcoolisme entraîne la misère puisque ceux qui boivent ne travaillent plus ou peu et ne peuvent pas subvenir à leurs besoins après avoir tout dépensé en eau de vie.


Conclusion

C'était très long et ça aurait encore pu durer ;) as-tu lu l'Assommoir? Qu'en as-tu pensé?


L’Assommoir conduit naturellement à d’autres romans d’Emile Zola qui traitent du destin des enfants de Gervaise: Le Ventre de Paris (1873 ; apparition de Claude), L’Oeuvre (1886 ; le destin de Claude) Germinal (1885 ; le destin d’Etienne), Nana (1880). Il faut aussi noter que Zola ajoutera par la suite un quatrième enfant, Jacques Lantier, qui sera le personnage principale de La Bête Humaine (1890).


Bibliographie

ZOLA E., L’Assommoir, Editions: Hachette, Collection : Les Classiques Hachette


Pour aller plus loin

  • ZOLA E., La Fortune des Rougon, 1871

  • ZOLA E. et al, Les Soirées de Médan (1880), recueil collectif de nouvelles où sont appliqué les principes de l’école naturaliste.

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