"Anna Karénine", Léon Tolstoi (1877)

Dernière mise à jour : 1 sept.



Oui, cet article porte sur un énième destin tragique de femme puisque je vous invite à (re)découvrir le destin d’Anna Karénine, grande héroïne de la littérature russe. Je vous préviens, cet article n’est pas garanti sans spoiler :)





Anna Karénine a été écrit par l’écrivain russe Lev Nikolaïevitch, comte Tolstoï, plus connu sous le nom de Léon Tolstoï (1828-1910). Il est issu d’une famille russe noble et donc pour lui l’écriture n’a pas de dimension alimentaire comme cela a pu être le cas pour d’autres écrivains russes de cette époque (notamment Dostoïevski). Il connait donc bien les sphères privilégiées de la société russe et Guerre et Paix (1865-1869) et Anna Karénine, pour ne citer qu’eux, ont pour protagonistes principaux des aristocrates. Léon Tostoï ne fait pas exception à la tendance de la littérature classique russe à être disons…pessimiste/nihiliste/sombre.


Anna Karénine parait en feuilleton dans Le Messager Russe en 1877 et est publié en France pour la première fois en 1885 où il a rencontré un grand succès. Il narre le destin d’Anna Karénine, belle aristocrate russe, mariée à Alexis Karénine et mère d’un petit garçon (Seryoga), qui voit sa vie basculer lorsqu’elle fait la connaissance du comte Alexis Vronski avec qui elle va entretenir une liaison passionnée et mouvementée. Le roman suit également l’histoire d’amour entre Kitty Stcherbatska et Lévine Constantin Dmitriévitch.


Pour l’anecdote, l’idée du roman est naît d’un fait divers. En janvier 1872, Léon Tolstoï apprend que la maitresse d’un de ses voisins, Anna Stepanovna, apprenant la trahison de son amant, s'est jetée sous les roues d'un train. Tolstoï aura l’occasion de voir le cadavre de la malheureuse se lancera dans l’écriture de l’ébauche d’Anna Karénine. Tolstoï s'inspire aussi certainement de son propre mariage avec Sofia Andreïevna Bers qu'il a épousé en 1862. S'il s'agit d'un mariage d'amour, la relation du couple va connaitre des hauts et des bas. On ressent aussi à la lecture du roman les interrogations existentielles de Tolstoï et son pessimisme.


I. Une Russie en mouvement pour contexte


Avant de se plonger dans le vif du sujet, quelques éléments sur le contexte de l’oeuvre ne me semblent pas de trop car Tolstoï fait référence à de nombreux aspects de la société russe de son temps.


En 1856, la Russie perd la guerre qu’elle menait en Crimée (1853-1856) contre une coalition formée par l'Empire ottoman, la France et le Royaume Uni. Cette défaite met en lumière les déficiences structurelles de la Russie et conduit l’empereur Alexandre II (tsar de 1855 à 1881) à entamer de grandes réformes pour industrialiser et moderniser le pays (réformes qui ont un succès modéré):


  • Société moscovite vs société saint pétersbourgeoise: au XIXes, Saint Pétersbourg est encore la capitale de ce qui est alors l’Empire russe. Elle héberge les institutions politiques et c’est la raison pour laquelle Anna y vit avec sa famille puisque son époux, Alexis Karénine, travaille dans un ministère. Les protagonistes font régulièrement le voyage en train entre Moscou (où habitent Dolly et Stepan, Kitty et sa famille) et Saint-Pétersbourg. Moscou est présentée dans ce roman comme une ville de divertissement pour les hautes sphères de la société russe qui y organisent bals et réceptions. La ville a aussi une part sombre et un des frères de Lévine, Nicolas, pourrait être un personnage d’un roman de Dostoievski. Nourri aux idées communistes, il épouse une prostituée avec qui il vit misérablement. Il contracte la tuberculose, ce qui lui sera fatale.

  • La campagne: Lévine, grand propriétaire terrien, préfère le calme de la campagne au tumulte de la ville. Les passages sur la vie de Lévine a la campagne sont assez romantiques puisque le jeune homme recherche dans la nature un remède à son chagrin et une raison à son existence (aussi via le travail physique). Lévine passe du temps avec les paysans qui travaillent ses terres et c'est l'occasion de rappeler que le servage a été aboli en Russie seulement quelques années plus tôt (1861). Si les paysans sont désormais libres, cela ne signifie pas pour autant qu'ils ont une terre suffisamment grande et fertile pour nourrir leur famille. Les aristocrates demeurent les propriétaires de la majeure partie des terres et les paysans louent leurs bras. Lévine porte également un oeil critique sur le fonctionnement des zemstovs. Ces assemblées élues au suffrage indirect, crées en janvier 1864, reçoivent la responsabilité du budget local, de l'instruction publique, de la construction des routes et des ponts et de la création de dispensaires.

  • Le train: La gare est le lieu de rencontre de Vronski et Anna et ce n’est pas un hasard puisque le réseau ferroviaire russe s’allonge considérablement durant la seconde moitié du XIXes, notamment sous le règne d’Alexandre II qui, en 1857, fonde la Société principale des chemins de fers russes chargée de la supervision de la construction de lignes de chemin de fer dans l'Empire.

  • Une administration peu efficace: L'administration russe est présentée via Stépane Arkadiévitch Oblonski (dit Stiva), le frère d'Anna, qui a obtenu un poste de haut fonctionnaire en tirant quelques ficelles. Il est parfaitement oisif et dépense sans compter pour ses loisirs et ses maitresses au détriment de l'entretien de sa famille.

  • L'armée: Celui par qui le lecteur entrevoit l'armée russe dans le roman est le comte Vronski qui occupe un poste d'officier. Tolstoï connait bien l'armée russe puisque qu'il a rejoint son frère aîné qui a choisi la carrière militaire, Nikolaï Tolstoï, sur le front du Caucase quelques années plus tôt. C'est cette expérience qui inspirera son roman les Cosaques (1863). Tolstoï s'est également fait muté en Crimée durant la guerre précédemment mentionnée. La défaite en Crimée en 1856 ne met pas un termes aux visées expansionnistes de la Russie qui cherche également à s'édente en Asie centrale et à l'Extrême Orient.


II. Destins de femmes


Le roman présente le destin de plusieurs femmes, chacune ayant un caractère et un destin unique. Evidemment, les droits des femmes à l’époque de Tolstoï sont assez limités (!) et elles n’ont notamment pas le droit de divorcer sans l’accord de leur mari et si elles obtiennent le divorce, elles perdent la garde de leur(s) enfant(s):

  • Daria Alexandrovna Oblonska, dite Dolly: Dolly a suivi le conseil de sa mère et a épousé Stiva par amour. Sauf que voilà , sept enfants (dont cinq survivants) et +10 ans de mariage plus tard, Stiva lui préfère des femmes plus jeunes pour qui il dilapide l’argent qu’il gagne. Dolly est prête à tout abandonner mais se laisse convaincre par Anna que son mari l’aime encore et qu’elle doit lui pardonner une énième infidélité. Dolly va progressivement comprendre que son mari ne l’aime plus et va tenter de consoler sa désillusion en ne divorçant pas et en se consacrant à ses enfants.

  • Kitty Stcherbatska: l'apprentissage amoureux de Kitty, la jeune sœur de Dolly, est un des fils rouges du roman. La lecteur découvre d'abord une jeune fille de 18 ans, éprise du beau comte Vronski dont elle pense avoir suscité l’intérêt. C’était sans compter sur la venue d’Anna dont la beauté fera rapidement tourner la tête du comte. Kitty qui a brisé le cœur du pauvre Lévine venu la demander en mariage se retrouve donc déprimée et sans perspective. Elle va cependant prendre en maturité et faire évoluer sa pensée sur ce qu’elle attend de la vie et de l’amour. Elle prendra conscience des sentiments qu’elle éprouve pour Lévine qu’elle finira par épouser et s'épanouira dans la maternité.

  • Anna Arcadievna Karénine (bien sûr): la belle Anna, femme fidèle et respectée de l’aristocratie pétersbourgeoise, mère de Serioja, a épousé un homme qu’elle n’aime pas, Alexis Karénine. Tolstoï met dans la bouche d'Anna les paroles suivantes: “[m]ais le moment est venu où j’ai compris que je ne pouvais plus me leurrer moi-même, que ce n’était pas un crime d’être vivante, que c’était Dieu qui m’avait faite ainsi, que j’avais besoin d’aimer et de vivre.” Anna Karénine est la femme qui veut tout dans une société où on lui refuse. Elle veut le divorce mais ne veut pas renoncer à son fils. Elle veut vivre avec son amant et s'afficher en public.

Ces femmes sont liées:

  • Une relation fraternelle entre Dolly et Kitty: les deux femmes sont soeurs et Kitty est une témoin direct de l'échec du mariage de sa soeur.

  • Une relation inversée entre Anna et Kitty: si Kitty est en admiration devant la beauté et la stature d’Anna la première fois qu’elle la rencontre, son amitié naissante avec Anna va rapidement s’éteindre dès lors qu’elle comprend que l’intérêt de Vronski s'est déporté sur Anna. Alors que Kitty devient une femme modérée, épouse dévouée (mais avec du caractère) et une mère, Anna retombe (d’une certaine manière) dans l’adolescence puisque c’est adulte qu’elle découvre l’amour.

  • L’amitié d’Anna et de Dolly: lorsqu’elle se rend à Moscou, Anna a une mission: celle de convaincre Dolly de pardonner l’infidélité de son mari. Cette mission sera un succès et Dolly va se concentrer sur ses enfants pour ne pas voir que son mari ne l’aime plus. Dans les dernières pages du roman, Dolly rencontre une ultime fois Anna et lui envie ce qu’elle considère être sa liberté. Alors qu’Anna est au plus mal, Daria la perçoit comme celle qui a dit non aux convenances et qui a dit oui à l’amour.

III. Zoom sur la relation entre Anna et Vronski : passion et poids des conventions


C’est sous des auspices bien funèbres qu’Anna Karénine rencontre Vronski à la gare de Moscou puisqu’un cheminot meurt écrasé par un train...Le coup de foudre est réciproque et leurs sentiments vont évoluer vers une passion suffocante. Etymologiquement, la passion est issu du latin patio, pati qui signifie souffrir, pâtir. La passion se matérialise lorsque la satisfaction d'un désir ponctuel et passager supplante tous les autres désirs. La passion conduit à la souffrance et à la dépendance puisqu'elle conduit le sujet à ne jamais être pleinement satisfait. De là, la passion ne peut mener qu’à un bonheur fugace, qui dure le temps de la satisfaction du désir immédiat. Il manque toujours quelque chose à Anna et Vronski pour atteindre la plénitude.


Tolstoï prend le contrepied de la tradition romantique qui vante l’exaltation du sentiment amoureux même s’il en devient destructeur. Mais en fait Tolstoï condamne-t-il vraiment son héroïne? La passion d’Anna et Vronski semble si éclatante, eux qui cherchent à obtenir quelque chose qu’ils n’obtiendront jamais tandis ce que les autres se contentent de ce qu’ils peuvent avoir.


Peut-on résister à la passion? Je vous laisse en juger mais dans le cas d'Anna, elle va bien essayer de ne plus voir Vronski et de le chasser de son esprit, mais cela ne durera qu'un temps.


Anna et Vronski évoluent dans des sphères où ils ne peuvent afficher publiquement leur amour. Lorsqu’il apprend que sa femme le trompe, Karénine est prêt à l’accepter si Anna maintient les apparences (ce qu’elle ne fera pas) et le roman met d’ailleurs en scène des personnages infidèles qui sont invités partout. Karénine est finalement prêt à accorder le divorce à Anna, ce qu’elle refusera car cela signifie ne plus voir son fils. La société impose ainsi à Anna de choisir entre renoncer à son fils ou à son amant.


Les conventions sociales ont contribué à empoisonner la relation entre les deux amants. S’ils se retrouvent ensemble après que Vronski ait quitté l’armée et qu’Anna ait abandonné son fils, ils ne sont plus invités nulle part. Mis au banc de la société, ils vivent dans une bulle ce qui contribue au développement d'une certaine paranoia et de la jalousie d'Anna. Elle s'angoisse de ne pas suffire à Vronski qui a abandonné sa carrière militaire pour elle et que sa mère espère marier (parce que oui, le fait d’avoir une liaison avec une femme mariée n’a que peu d’impact sur la valeur matrimonial de Vronski). La tristesse qu'elle ressent d'avoir abandonné son fils et le fait de ne plus pouvoir aller nul part, elle qui était invitée partout, va la conduire à sa fin tragique.


Conclusion


Certains voient dans Anna Karénine un message de Tolstoï contre la violence de la passion en opposant la tumulueuse relation Anna/Vronsky au calme de la relation Kitty/Lévine mais est-ce vraiment la seule clé de lecture? Si Kitty et Lévine ont une relation validée par la société, ils ne semblent pourtant pas pleinement épanouis. D'ailleurs, aucun des personnages du roman n'est pleinement épanoui et ils courent tous après la satisfaction de désirs qui sont rarement pleinement assouvis. Ces désirs sont par ailleurs très physiques et seul Alexis Karénine recherche dans la religion (dimension spirituelle) une réponse à sa situation. De ce point de vue, le roman de Tolstoï est assez pessimiste.


Anna Karénine est-elle une femme libre ou est-elle esclave de sa passion? C’est la question entêtante que je me suis posée pendant toute la lecture du roman et même après l’avoir refermée. Dites moi en commentaires ce que vous en pensez ! :)


Références

TOLSTOI (L.), Anna Karénine, Edition Pocket, Collection Pocket Classique, paru en 2012, 984 pages.


Pour aller plus loin

Film: Anna Karénine (2012) de Joe Wright, avec Keira Knightley dans le rôle-titre.



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