"Orgueil et Préjugés", Jane Austen (1813)

Dernière mise à jour : 23 juil.


Concepts : MARIAGE – ARGENT – CONDITION FEMININE - GENTRY



Aujourd’hui un post sur un classique de la littérature anglaise, le fameux roman de Jane Austen Orgueil et Préjugés (Pride and Prejudice) paru en 1813.

Il s’agit d’une œuvre mondialement connue qui a inspiré de nombreux films et séries, plus ou moins fidèles à l’intrigue du roman : la mini-série éponyme réalisée par la BBC (1995), Le journal de Bridget Jones (2001), Coup de Foudre à Bollywood (2004), le film éponyme avec Keira Knightley dans le rôle d’Elizabeth Bennet (2005) … Si la plupart des adaptations insistent particulièrement sur la romance entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy, il serait réducteur de ne considérer le roman d’Austen que sous ce seul aspect.

Jane Austen (1775-1817) est issue d’une famille cultivée mais désargentée. Son père est pasteur et elle évolue au sein de la gentry anglaise du Hampshire. Elle qui a tant écrit sur le mariage ne célèbrera pas le sien et mourra relativement jeune de maladie. Orgueil et Préjugés est son deuxième roman et elle publie de manière anonyme avec la simple annotation « by a lady » (« [écrit] par une femme »).

L’intrigue d’Orgueil et Préjugés (comme celle de tous les romans d’Austen) se déroule à l’époque georgienne (1714-1820). Le quotidien de la famille Bennet, qui compte cinq jeunes filles à marier, est bouleversé par l’arrivée dans le voisinage de Mr Bingley, gentleman riche et célibataire, et de son ami, le taciturne Mr Darcy.

Jane Austen décrit un monde qu’elle connait bien et se focalise sur une action locale (I). La place de la femme dans la société est traitée dans les romans d’Austen avec une apparente légèreté et on s'intéressera dans un second temps à la question du mariage (II).


I. Le contexte de l’œuvre d’Austen


A. La gentry anglaise

Jane Austen décrit dans ses romans un milieu qu’elle connait bien, celui de la gentry. Ce terme n’a pas d’équivalent dans la langue et l’histoire française. Pour simplifier, on pourrait dire que ce groupe se situe entre l’aristocratie et la bourgeoisie. La gentry est un groupe social relativement ouvert qui se définit par la propriété terrienne. Ses membres sont donc des gentlemen qui ont le privilège de ne pas avoir à travailler de leurs mains et de vivre de leur rente. Ce groupe est très hétéroclite puisque les sources de revenus peuvent être très variées et plus ou moins importantes. Dans Orgueil et Préjugés, Jane Austen donne peu de détails sur la nature des actifs et du patrimoine de Mr Bingley et Mr Darcy.

La frontière entre la gentry et l’aristocratie est assez poreuse. Les membres des deux groupes sont des rentiers et ils peuvent être liés par une parenté plus ou moins proche. Les membres de la gentry ne sont cependant pas titrés et constituent un groupe plus large que la seule noblesse titrée britannique. Leur rente est par ailleurs bien inférieure à celle des aristocrates. Si ces gentlemen forment donc un groupe qui parait assez informel et ouvert, les personnages des romans d’Austen (comme ses contemporains) ne semblent pas avoir de mal à s’y retrouver.

Riches ? Oui, mais à quel point ? Lorsqu’on lit, aujourd’hui, Jane Austen, on peut être perplexe sur ce que 1.000 ou 10.000 livres de rente peuvent représenter. Pourtant, c’est un élément crucial pour permettre d’expliquer l’attitude des différents personnages. Par exemple, 100 livres sterling par an équivalent à peine à 3 fois le revenu moyen de l’époque. Lorsque Mrs Bennet mentionne pour la première fois Mr Bingley elle s’exclame : « Un riche célibataire ; quatre ou cinq mille livres de rente. Quelle aubaine pour nos filles ! ». Une aubaine, en effet, puisque cela représente plus de cent fois le revenu moyen au Royaume-Uni à l’époque ! Quant à Mr Darcy, on murmure dans le voisinage qu’il a dix mille livres de rente…je vous laisse faire le calcul !

Enfin, les membres de la gentry bénéficient non seulement de privilèges économiques mais également politiques. L’économiste Thomas Piketty souligne ainsi dans Capital et Idéologie (2019) que « [l]es règles déterminant le droit de vote pour les élections aux Communes définies au niveau local, favorisaient généralement les propriétés terriennes et avantageaient donc indirectement les membres de la gentry qui avaient su conserver un important domaine terrier par rapport à des membres des nouvelles classes bourgeoises et marchandes dont la fortune aurait été exclusivement manufacturière urbaine ou financière. » (p 207).

B. Être une femme au sein de la gentry

La question de l’éducation des femmes est mentionnée à de nombreuses reprises dans le roman. Lady Catherine de Bourg se montre ainsi choquée d’apprendre que les Bennet n’ont pas embauché de gouvernante pour éduquer leurs filles.

Jane Austen décrit, par la bouche de Miss Bingley, l’idéal féminin vanté par la société aisée de son époque : « […] on ne peut pas dire qu’une femme soit réellement parfaite si elle ne dépasse pas de beaucoup ce qu’on entend ordinairement par-là. Pour mériter un tel qualificatif, une femme doit parfaitement maitriser la musique, le chant, le dessin, la danse, les langues vivantes et elle doit, par-dessus tout, posséder un certain je-ne-sais-quoi dans son air, sa démarche, le ton de sa voix et le choix de ses expressions ». C’est avec humour qu’Elizabeth Bennet dénonce le ridicule de ce portrait idéaliste en affirmant qu’aucune femme ne répond à cette description.

Mr Darcy ajoute à cet idéal que la femme parfaite doit également posséder « un fonds de sérieux que l’esprit n’acquiert qu’au bout de nombreuses lectures. ». Jane Austen nuance cependant le lien entre la lecture et l’esprit avec le personnage de Mary Bennet « […] qui, parce qu’elle était la moins jolie de la famille, avait travaillé dur pour acquérir savoir et talent, et qui était toujours impatiente de les produire. » Si elle a toujours le nez dans un bouquin, elle est l’archétype de la lectrice qui débite ce qu’elle lit sans avoir le moindre recul et, par conséquent, ne donne pas l’image d’une jeune femme éclairée.

La question des droits des femmes est également soulevée par Jane Austen dans Orgueil et Préjugés notamment via la question de l’héritage. En effet, au décès de Mr Bennet, le domaine de Longbourn ne doit revenir ni à sa femme, ni à l’une de ses filles. Cela s’explique par le fait que Mr Bennet a obtenu sa propriété via l’entail ou fee tail (équivalent du système de substitution héréditaire français) et que donc, il ne peut ni la vendre, ni la léguer en héritage mais la transmettre à un héritier qui répond à des critères spécifiques, en l’occurrence un cousin éloigné, Mr Collins.

II. Le mariage dans la vie des femmes


A. Le mariage comme transaction

On l’a bien compris, le mariage est la seule alternative pour les jeunes femmes de la gentry d’espérer un avenir confortable. Il ne va cependant pas de soi, si les femmes doivent trouver sur qui jeter leur dévolu, elles doivent également présenter des atouts (notamment financiers) susceptibles d’intéresser un gentleman. Loin d’être l’aboutissement d’une aventure purement sentimentale, le mariage dans Orgueil et Préjugés est aussi le fruit de réflexions rationnelles et comptables. La demande en mariage de Mr Darcy traduit bien cette complexité : « [i]l s’exprimait bien, mais il s’étendit sur des sentiments autres que son amour où l’orgueil ne s’exprimait pas moins fortement par sa bouche. C’est ainsi que, profondément convaincu de leur différence de rang, il mit en lumière l’abaissement auquel il consentait, les obstacles familiaux que son jugement avait toujours opposés à son inclination […] ».

Dans Orgueil et Préjugés, le marché matrimonial est sous tension puisqu’un homme comme Mr Bingley est susceptible d’intéresser à peu près toutes les filles à marier du voisinage. Poids des conventions, rencontres dans des bals, visites pour boire un thé…la mécanique est bien rodée.

C’est là toute la force de Jane Austen que de mettre en exergue le paradoxe de la société dans laquelle elle vit. D’une part, il règne une hypocrisie ambiante : on parle beaucoup pour dire peu de choses de fond, on se donne une apparence trompeuse (d’où la question des préjugés) et l’on attend des jeunes femmes qu’elles soient distinguées et courtoises. D’autre part, les femmes sont positionnées dans une situation juridique et financière précaire qui fait qu’elles doivent se montrer compétitives sur le marché matrimonial. Autrement dit, les femmes sont dans une position d’infériorité mais il est attendu d’elles qu’elles ne se comportent pas comme des enragées qui chercheraient absolument à mettre le grappin sur un homme.

Le personnage de Mrs Bennet est intéressant à cet égard. C’est un personnage drôle, haut en couleur, qui fait face au défi de marier ses cinq filles pendant que son mari passe le plus clair de son temps dans sa bibliothèque. Si Mrs Bennet passe pour une excentrique à deux doigts de vendre ses filles sur la place publique, d’autres reprochent à sa fille Jane son attitude trop réservée. Charlotte Lucas défend ainsi que « [s]i une femme réussit trop bien à dissimuler ses sentiments à celui qui en est l’objet, elle peut perdre l’occasion de retenir [l’homme], et ce sera alors une maigre consolation de se dire qu’elle n’a pas non plus attiré l’attention des autres. ». L’équilibre est pour le moins difficile à trouver…

Bien évidemment, cette situation ne favorise pas la solidarité féminine. Miss Bingley est ainsi jalouse de l’intérêt que Mr Darcy porte à Elizabeth et la dénigre dès qu’elle peut. Mrs Bennet, quant à elle, n’hésite pas à rabaisser toutes les filles du voisinage pour mettre en avant les qualités, supposées ou réelles, de sa progéniture.

B. Trajectoires féminines différenciées

Les personnages féminins du roman abordent leurs situations similaires d’une manière bien différente, en fonction de leur personnalité et de leurs sentiments. On prend l’exemple ici de trois personnages : Lydia Bennet, Charlotte Lucas et Elizabeth Bennet.

Lydia, la plus jeune des Bennet, est décrite comme une écervelée : « Lydia était une robuste jeune fille de quinze ans, le teint frais et débordante de santé et de bonne humeur. C’était la préférée de sa mère, dont l’affection l’avait poussée à l’introduire très tôt dans le monde. ». Elle passe sans doute trop de temps auprès des officiers et ne se préoccupe pas des conséquences que son attitude pourrait avoir sur sa réputation et celle de sa famille. Elle fait fi de toutes les conventions sociales et s’enfuit avec son amant.

Charlotte Lucas, la meilleure amie d’Elizabeth est une personne au mieux pragmatique, au pire désabusée. Fille aînée de la famille Lucas, âgée de vingt-six ans, faiblement dotée, elle craint de finir vieille fille. Elle est donc prête à épouser un homme risible pour obtenir la sécurité matérielle. Sa décision de se marier avec X est issue d’un raisonnement purement rationnel et non affectif, comme le traduit son discours à Elizabeth : « Mais lorsque vous aurez le temps d’y réfléchir à loisir, j’espère que vous approuverez ce que j’ai fait. Je ne suis pas une romantique, vous le savez, et je ne l’ai jamais été. Je souhaite avoir un chez-moi confortable, et, quand je considère le caractère de [X], ses relations et sa situation dans le monde, je suis convaincue que les chances que j’ai d’être heureuse avec lui ne sont pas moindres que celles que souhaitent la plupart des gens en se lançant dans le mariage. ».

Enfin, Elizabeth n’est pas à la recherche du grand amour mais elle n’est pas prête à accepter n’importe qui. Elle accepte les règles du jeu mais peut se montrer impertinente. Elle est une idéaliste relativement raisonnable. Elle revendique une certaine liberté et une vision moderne du couple : se marier avec quelqu’un qui la respecterait et qu’elle respecterait. Elle se défend ainsi auprès de Lady Catherine de Bourg : “[j]e suis seulement décidée à agir de la manière qui sera selon moi le mieux à même de faire mon bonheur, sans que j’aie à m’en référer à vous ni à personne d’autre qui me soit parfaitement étranger. ».

Conclusion

Orgueil et Préjugés est donc bien plus qu’un simple roman d’amour. Jane Austen y livre avec son humour si caractéristique un portrait réaliste de la société dans laquelle elle évolue. Via la création d’une galerie de personnages féminins haut en couleur, elle met en lumière la condition des femmes à son époque et les différentes stratégies à leurs dispositions.

Bibliographie 


  • AUSTEN J, Orgueil et Préjugés, Cranford Collection, Romans éternels, 2020

  • PIKETTY T, Capital et Idéologie, Chapitre 5 « Les sociétés de propriétaires : trajectoires européennes. », pp193-243, Editions Seuil, 2019


Pour aller plus loin 


  • Mini-série : Orgueil et Préjugés, réalisée par Simon Langton, 1995.

  • Film : Orgueil et Préjugés, réalisé par Joe Wright, 2005.

  • Vidéo : ARTE Découverte, « Le marché aux femmes, invitation au voyage »

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