"La morte amoureuse", Théophile Gautier (1836)

Dernière mise à jour : 6 sept. 2021

Concepts : FANTASTIQUE – VAMPIRE – DUPLICITE - ART

Pour continuer cette semaine de l’étrange, j’ai choisi de vous fournir quelques éléments d’analyse sur la nouvelle La morte amoureuse (1836) de Théophile Gautier, parue pour la première fois dans la Chronique de Paris. Cette nouvelle est intéressante car, si elle repose sur la figure du vampire, cette dernière est loin d’être aussi sombre que celle donnée à voir dans le roman gothique.

On commence, comme d’habitude, avec quelques informations utiles sur l’auteur. Théophile Gautier (1811-1872) est certes un écrivain reconnu mais il se destinait, à l’origine, à une carrière de peintre. Dans sa jeunesse, il a fréquenté l’atelier du peintre Louis Édouard Rioult (1790-1855). Il garde tout au long de sa vie un profond intérêt pour l’art, et a par ailleurs été critique d’art. On lui doit le slogan « l’art pour l’art » sur lequel on aura l’occasion de revenir dans cet article.

La morte amoureuse a pour personnage principal Romuald qui, alors qu’il a atteint un âge avancé, raconte à un autre ecclésiastique la drôle de vie qu’il mène depuis son ordination. À cette occasion est apparue la troublante Clarimonde et avec elle, le début d’une double vie : homme d’église le jour et jeune seigneur de Venise la nuit.

Cette nouvelle est l’occasion d’apprécier la beauté de l’écriture de Gautier qui, tel un peintre, dépeint Clarimonde et son environnement (I). C’est également l’occasion d’appréhender une description du vampire qui diffère de celle qui est la plus largement répandue (II).

I. La palette du peintre Gautier au service du fantastique

A. Un jeu de clair obscur

Lire La morte amoureuse est une expérience sensorielle car l’œuvre s’envisage presque comme un tableau. Ce n’est pas un hasard puisque Gautier est à l’origine de la théorie de l’art pour l’art qui considère une œuvre n’est pas supposée avec de but mais que la beauté seule est la fin de l’art. Il est sur la même longueur que l’écrivain Oscar Wilde (1854-1900) qui écrit, quelques décennies plus tard, dans la préface du Portrait de Dorian Gray (1890) que « [t]out art est parfaitement inutile ».

Gautier décrit un monde très coloré avant l’arrivée de Clarimonde. Gautier utilise une palette de couleurs inspirée de l’orientalisme, c’est-à-dire le rouge, le vert, le blanc (ou argent) et l’or. Ainsi, les cheveux sur les tempes de Clarimonde sont comme « deux fleuves d’or » qui tombent sur son front « d’une blancheur bleuâtre et transparente » ; ses prunelles ont une couleur « vert de mer », et elle arbore son « rouge sourire ». Enfin, elle est vêtue d’une « robe de velours nacarat » dont les manches sont « doublées d’hermine ».

L’apparition de Clarimonde au moment de l’ordination de Romuald donne lieu à une description extensive, colorée, et une référence explicite à la peinture : « Les plus grands peintres […] n’approchent même pas de cette fabuleuse réalité. Ni les vers du poète ni la palette du peintre n’en peuvent donner une idée. »

Gautier, tel un peintre, donne du relief aux éléments colorés en en ajoutant des plus sombres.Les images très colorées du début de la nouvelle sont remplacées par des décors plus sombres. Le passage dans lequel Romuald part rejoindre Clarimonde illustre bien ce passage: « Nous traversâmes une forêt d’un sombre si opaque et si glacial, que je me sentis courir sur la peau un frisson de superstitieuse terreur.[…] si quelqu’un, à cette heure de la nuit, nous eût vus, mon conducteur et moi, il nous eût pris pour deux spectres à cheval sur le cauchemar. »

B. Des éléments sombres et fantastiques

Un premier élément fantastique réside dans le fait que le lecteur se retrouve, à l’image de Romuald, pris en étau entre le rêve et la réalité et il ne sait plus quoi croire. Freud verrait sans doute dans les rêves du jeune prêtre l’expression d’un désir refoulé ;)

Un autre élément intéressant à relever est la façon dont Clarimonde fait des apparitions, de manière quasi spectrale : « En ce moment, je ne sais encore si c’est une réalité ou une illusion, je crus voir y glisser sur la terrasse une forme svelte et blanche qui étincela une seconde et s’éteignit. C’était Clarimonde ! ». Cet élément contribue bien sûr à brouiller les frontières entre le rêve et la réalité puisqu’elle encourage le doute chez le narrateur.

Enfin, on note l’amour morbide qui lie Clarimonde et Romuald : « Vous l’avouerai-je ? cette perfection de formes, quoique purifiée et sanctifiée par l’ombre de la mort, me troublait plus voluptueusement qu’il n’aurait fallu, et ce repos ressemblait tant à un sommeil que l’on s’y serait trompé. J’oubliais que j’étais venu là pour un office funèbre, et je m’imaginais que j’étais un jeune époux entrant dans la chambre de la fiancée qui cache sa figure par pudeur et qui ne se veut point laisser voir. ». Ce n’est d’ailleurs pas le premier « malentendu » de la nouvelle. Ainsi, Romuald rencontre Clarimonde pour la première fois devant l’autel, non pour l’épouser, mais pour être ordonné prêtre.

II. Le vampire comme créature du Diable

A. Une créature démoniaque

Clarimonde est décrite comme une créature du diable, ce qui ne manque pas de sel car lorsqu’elle apparait pour la première fois, Romuald pense assister à « une révélation angélique ». L’abbé Sérapion met ainsi en garde Romuald : « [p]renez garde, mon frère, et n’écoutez pas les suggestions du diable ; l’esprit malin, irrité de ce que vous vous êtes à tout jamais consacré au Seigneur, rôde autour de vous comme un loup ravissant et fait un dernier effort pour vous attirer à lui. ». Il exprime à un autre endroit cette association d’une manière encore plus évidente : « [i]l a couru de tout temps sur cette Clarimonde de bien étranges histoires, et tous ses amants ont fini d’une manière misérable ou violente. On a dit que c’était une goule, un vampire femelle ; mais je crois que c’était Belzébuth en personne»

Clarimonde est également décrite comme une tentatrice, une courtisane. Même si la nouvelle de Gautier est très chaste, Clarimonde est bel et bien le symbole de la luxure, un des sept péchés capitaux.

Clarimonde est une créature diabolique et, plus précisément, un vampire. Elle présente donc des caractéristiques typiques de cette espèce. On rappelle que La Morte Amoureuse parait en 1836 et donc dans le courant, bien amorcé, de la littérature gothique. Le vampirisme apparait dans des œuvres antérieures dont Gautier a pu s’inspirer tel que Le Vampire (The Vampyre) de John William Polidori, et La Fiancée de Corinthe de Goethe. Parmi ces caractéristiques on retrouve notamment :

  • Sa blancheur cadavérique ;

  • Le fait que le vampire soit un défunt qui se nourrissent de sang pour revenir à la vie ;

  • La fascination que le vampire exerce sur sa victime : « [c]ependant, malgré cette certitude, je ne pouvais m’empêcher d’aimer Clarimonde, et je lui aurais volontiers donné tout le sang dont elle avait besoin pour soutenir son existence factice. » ;

  • Un rite de destruction, même si, chez Gautier, ce rite est très religieux, essentiellement à base d’eau bénite et sous l’office d’un prêtre.

B. Victime pas anodine

Dans la mesure où le vampire est véritablement comme une créature de Satan dans La morte amoureuse, Romuald présentait quelques prédispositions pour être la « victime » de Clarimonde. En effet, la troublante femme apparait précisément au moment de l’ordination du jeune homme, c’est-à-dire à l’instant où il s’apprêtait à consacrer sa vie à Dieu.

Romuald présente une autre caractéristique qui le rend d’autant plus vulnérable, qui est le fait qu’il est relativement isolé et vit reclus : « [j]e n’étais jamais allé dans le monde ; le monde, c’était pour moi l’enclos du collège et du séminaire. Je savais vaguement qu’il y avait quelque chose que l’on appelait femme, mais je n’y arrêtais pas ma pensée ; j’étais d’une innocence parfaite. Je ne voyais ma mère vieille et infirme que deux fois l’an. C’étaient là toutes mes relations avec le dehors. »

Sous l’influence de Clarimonde, le jeune homme change, ce qui permet à Gautier d’aborder (avant Stevenson dans L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde), la question de la duplicité : « [à] dater de cette nuit, ma nature s’est en quelque sorte dédoublée, et il y eut en moi deux hommes dont l’un ne connaissait pas l’autre. Tantôt je me croyais un prêtre qui rêvait chaque soir qu’il était gentilhomme, tantôt un gentilhomme qui rêvait qu’il était prêtre. »

Conclusion

Je tenais absolument à écrire cet article pour vous proposer de découvrir une autre version du vampire, plus romantique, plus colorée, loin des châteaux isolés de Transylvanie. La lecture de cette nouvelle est assez déroutante pour quelqu’un qui est habitué à voir apparaitre le vampire dans des lieux isolés et sombres et ce n’est pas désagréable !

Bibliographie 

  • GAUTIER T, La morte amoureuse suivi d’Une nuit de Cléopâtre, Flammarion, collection Librio, édition 2003.

  • WILDE O, Le portrait de Dorian Gray, Flammarion, édition 2006.

Pour aller plus loin 

  • CAZOTTE J, Le diable amoureux, 1772


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