"La ferme des animaux", George Orwell (1945)

Dernière mise à jour : 6 sept. 2021

Concepts  : AUTORITARISME (STALINISME) – RÉVOLUTION – HISTOIRE - COMMUNISME



La ferme des animaux (1945)… un titre qui sonne comme un conte pour enfants et qui, pourtant, est bien loin des Trois petits cochons.

Il s’agit là d’un apologue, c’est-à-dire un « court récit en prose ou en vers, dont on tire une instruction morale. » (Larousse). Plus précisément, cet ouvrage d’Orwell est une fable animalière (qui n’est pas réservée à Jean de la Fontaine ;)). L’auteur explique dans la préface de l’édition ukrainienne de La ferme des animaux que ce choix a notamment été motivé par une volonté d’accessibilité : « [à] mon retour d’Espagne, j’ai eu l’idée d’analyser le mythe soviétique dans une histoire qui pourrait être facilement comprise de presque tout le monde, et aisément traduite dans d’autres langues. »

Quelques mots de définition sur le communisme avant de commencer : selon Karl Marx, le communisme est l’alternative historique au capitalisme. Le passage de l’un à l’autre se fait par une révolution au cours de laquelle le prolétariat se libère de son exploitation et émancipe ainsi l’humanité entière, grâce à l’appropriation collective des moyens de production et d’échange.

La ferme des animaux, petit livre par la taille, mais dense par le contenu, dresse donc une critique contre le régime soviétique. Si c’est le stalinisme qui est particulièrement visé dans cet ouvrage (pour des raisons que détaillées plus loin), les critiques (et surtout derrière, les mises en garde) adressées par Orwell sont valables pour d’autres régimes autoritaires ou totalitaires.

I. Le choix de la fable politique

Il est possible d’envisager le livre avec deux niveaux de lecture :

  • Option n°1 : Vous pouvez le lire « naïvement » en pensant qu’il s’agit d’une banale histoire de cochons et de vaches qui parlent et je ne garantis pas vous trouviez cela léger et amusant.

  • Option n°2 : vous associez les protagonistes aux personnages historiques qui les ont inspirés et au contexte réel.

(Le roman comporte un nombre relativement important de protagonistes et dans un souci de synthèse je n’en mentionnerai que quelques-uns).

A. Des protagonistes inspirés de personnages historiques ou de concepts

  • Sage l’Ancien (cochon)

Fiction : Il s’agit du plus vieux cochon de la ferme et est, en quelque sorte, « l’idéologue » de la ferme.  Au début de l’histoire, Sage l’Ancien fait un rêve qu’il partage avec les autres animaux de la ferme. Dans sa version du « I have a dream », Sage l’Ancien partage la perspective d’un avenir meilleur et plus heureux pour les animaux de la ferme. Pour lui, l’obstacle à la réalisation de ce projet a un nom: l’homme. Il encourage donc les animaux à chasser le fermier, M. Jones et instaurer un nouveau fonctionnement au cœur de la ferme.

Parallèle historique : Sage l’Ancien est un mélange entre Karl Marx et Lénine. Quant à M. Jones, il peut être perçu comme une représentation du tsar Nicolas II. La révolte des animaux contre M. Jones correspond à la révolution russe de 1917 qui a chassé la famille impériale du pouvoir avant d’instaurer un régime d’inspiration communiste.


  • Napoléon (cochon)

Fiction : Il est taciturne, brutal et tyrannique. Il souhaite prendre la tête de la ferme après l’éviction de M. Jones et la mort de Sage l’Ancien.

Parallèle historique : Napoléon représente Joseph Staline, candidat à la succession de Lénine après sa mort en 1924 (ce dernier l’ayant écarté de son testament politique, le trouvant trop brutal et imprévisible). Vous connaissez sûrement la suite…

  • Boule de neige (cochon)

Fiction : Ambitieux et modernisateur, Boule de neige apprend aux animaux à lire et envisage de porter la révolution dans les autres fermes. Il est aussi candidat à la direction de la ferme.

Parallèle historique : Boule de neige représente Léon Trotski, lui aussi candidat (mais malheureux) à la succession de Lénine. Partisan d’une révolution à l’échelle internationale, il s’exilera avant d’être assassiné sur ordre de Staline en 1940.

  • M. Frederick

Fiction : Il s’agit d’un personnage de second plan. C’est un propriétaire terrien qui nouera une entente avec Napoléon avant de le trahir.

Parallèle historique : ce bref épisode dans le livre fait référence à un évènement historique d’envergure. Après avoir conclu en 1939 un pacte de non-agression avec Staline (le Pacte Germano-soviétique), prévoyant le dépeçage de la Pologne, Adolf Hitler décide de rompre unilatéralement le pacte et d’envahir l’URSS le 22 juin 1941 (opération Barbarossa).

D’autres protagonistes ne font pas référence à des personnages historiques mais plutôt à des concepts. Ainsi, le cochon Brille-Babille, le second de Napoléon, assure la propagande du nouveau régime. Il assure la réécriture constante des évènements de la ferme, encourage le culte de la personnalité etc... On pense à la Pravda, journal de propagande du régime soviétique.


B. Des choix narratifs loin d’être anodins : les caractéristiques animalières

Les animaux n’ont pas été choisi au hasard. Ainsi, les cochons sont des animaux assez proches des humains dans leur comportement : ils savent s’adapter à leur environnement, peuvent passer de la domestication à l’état sauvage et inversement. Ce n’est donc pas un hasard s’il constitue l’élite de la ferme postrévolutionnaire.

Malabar est un cheval de trait qui présente les caractéristiques de son espèce. Dans le livre, il est un travailleur acharné et il est loyal à la révolution. On peut y voir, dans une certaine mesure, l’incarnation du stakhanovisme, c’est-à-dire la figure idéale du travailleur soviétique qui dépasse des records de productivité.

Les moutons ont un comportement grégaire. On peut y voir l’incarnation des masses galvanisées et endoctrinées où l’individu est stimulé par l’effet de groupe plus que par la raison.

Remarque de transition : le choix d’animaux de ferme (et non de zoo par exemple) rend la comparaison avec la Russie tsariste encore plus flagrante. À l’aube du XXes est encore un pays majoritairement agricole, très peu industrialisé.

II.  La révolution, oui, mais après ?

A. Le projet de la ferme post-révolutionnaire

Après avoir chassé M. Jones (humain, capitalisme) de la ferme, les animaux pensent se diriger vers un avenir meilleur.

Le nouveau « régime » présente tous les attributs d’un État :

  • Un territoire défini : la ferme ;

  • Un peuple (ici on pourrait même parler de nation) : les animaux, rassemblés autour d’un projet commun ;

  • Une organisation institutionnelle qui repose sur une sorte de « charte constitutionnelle » que forment les 7 Commandements, dont le 7 ème est le plus connu « Tous les animaux sont égaux. »

On peut noter la présence d’autres éléments symboliques :

  • un drapeau ;

  • un chant révolutionnaire : « Bêtes d’Angleterre » (à mettre en parallèle avec l’Internationale communiste) ;

  • la relique du crâne exposé de Sage l’Ancien (cf mosolée de Lénine sur la Place rouge).

B. La trahison des idéaux

Vous l’avez bien compris, sans vous spoiler l’histoire (ou divulgacher pour les amoureux de la langue de Molière), vous êtes face à un livre de George Orwell donc, vous devinez que les animaux ne vivront pas heureux pour toujours dans la paix et l’harmonie.

La prise de pouvoir de X (vous devinez de qui je veux parler), signe le déclin du projet utopiste des animaux. Ce déclin a des caractéristiques communes à tous les régimes autoritaires :

  • une réécriture des évènements ;

  • l’instauration d’un culte de la personnalité ;

  • la désignation d’un bouc émissaire ;

  • la perméabilité des masses aux discours de propagande ;

Conclusion 

Cette conclusion est assez difficile à écrire sans vous raconter la fin du livre... Elle sera donc un peu plus abstraite et je vous laisse méditer sur les prochaines phrases avant de lire ou relire La Ferme des animaux.

Au sens étymologique du terme, la « révolution » désigne un retour sur soi. Quand on dit qu’un astre a opéré une révolution astronomique, c’est qu’il a effectué un tour complet autour d’un autre astre.

En revanche, historiquement, le terme de révolution est synonyme de rupture. Quand on parle de la Révolution Française on imagine bien le renversement d’un ordre pour en imposer un autre. Il y a donc un avant et un après.

La question se pose à la lecture de La Ferme des animaux : quel « après » au lendemain d’une révolution ?


Bibliographie 

  • ORWELL G., « La Ferme des Animaux », Folio plus classiques, édition 2007

  • Définition « apologue », www.larousse.fr

Pour aller plus loin 

  • L’article sur 1984 de George Orwell ainsi que la vidéo.

  • Le documentaire Apocalypse Staline, Isabelle Clarke et Daniel Costelle (2015)

  • Le film Une exécution ordinaire  de Marc Dugain, 105 min (2010)

  • Le film L’ombre de Staline de Agnieszka Holland, 119 min (2020)

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