"L’affaire Charles Dexter Ward", H. P. Lovecraft (1941)

Dernière mise à jour : 6 sept. 2021

Concepts : FOLIE – HEREDITE/HÉRITAGE – LOVECRAFTIEN - FANTASTIQUE



Aujourd’hui je vous propose la découverte (ou redécouverte) d’une œuvre de l’écrivain américain Howard Phillips Lovecraft. Que vous soyez adepte du mythe de Chtulu ou innocent profane, je vous souhaite une bonne lecture !

H. P. Lovecraft (1890-1937) a, durant sa courte vie, fortement contribué au renouveau du roman gothique américain. Très inspiré par l’œuvre d’Edgar Allan Poe il est cependant un écrivain de son temps. Le monde a connu la Première Guerre Mondiale et ses horreurs et les lecteurs ne sont plus effrayés par des histoires de vampires et de portes qui claquent. C’est dans l’intangible noirceur de la modernité qu’H. P. Lovecraft puisa son inspiration et contribua à renouveler le bestiaire fantastique. Comme Edgar Allan Poe cependant, il ne recevra pas l’attention que ses œuvres méritaient et sa gloire sera posthume.

L’affaire Charles Dexter Ward est une publication posthume. Si H. P. Lovecraft l’a écrite en 1927, il s’est montré peu enclin à la publier et elle paraitra donc en 1941 dans Weird Tales, revue à laquelle il a souvent contribuée. Cette histoire s’inscrit dans l’univers du mythe de Chtulu, créé par Lovecraft, où il introduit pour la première fois la divinité Yog-Sothoth.

L’affaire Charles Dexter Ward raconte (spoiler !) l’histoire de Charles Dexter Ward qui s’est échappé de l’asile d’aliénés où il était enfermé depuis plusieurs mois. Le médecin de famille, le Dr Willett, va alors tenter de comprendre ce qui a pu conduire son patient à la folie.

Ce post s’attachera à démontrer de quelle manière cette longue nouvelle s’inscrit dans une ambiance lovecraftienne (I) et donnera des pistes de réflexion concernant des concepts particulièrement présents dans cette œuvre : l’hérédité/héritage et la folie (II).

I. Une ambiance typiquement lovecraftienne


A. L’univers d’H. P. Lovecraft

Les scénarios des histoires de Lovecraft sont assez similaires : un aventurier, souvent un savant ou un archéologue, découvre une force supérieure ou une créature, dans un lieu isolé.

L’œuvre d’H. P. Lovecraft s’inscrit à ce titre dans un cosmos. Dans l’univers qu’il a créé (le mythe de Chtulu), il existe des forces supérieures qui peuvent être des divinités oubliées ou des éléments extraterrestres, par exemple. Ces forces mystérieuses sont inconnues des hommes : elles les ont précédés et existeront encore après leur disparition. Les hommes sont donc bien peu de chose face à ces forces mystérieuses qui causeront leur perte…Lovecraft a d’ailleurs imaginé (sans l’écrire) le Necronomicon. Cet ouvrage, dont divers fragments sont cités dans ses diverses œuvres, aurait été écrit par un certain Abdul Alhazred, un homme « dément », qui aurait révélé l’invasion de la Terre, il y a des millions d’années, par les Anciens, êtres monstrueux quasi invulnérables. 

La science occupe une part importante de l’œuvre de Lovecraft qui a vécu à une époque de grandes avancées scientifiques et techniques, mais elle est envisagée d’une manière particulière. Dans le monde d’H. P. Lovecraft ce n’est pas la science qui permet de décoder le monde (cf comtisme ou positivisme) mais c’est elle qui permet de découvrir des éléments potentiellement destructeurs pour l’homme. Elle n’amène donc pas à la création de choses novatrices, mais à une sorte de régression par la découverte d’éléments antérieurs à l’homme, jusqu’à présent ignorés de la plupart. L’auteur s’intéresse particulièrement à l’archéologie et à la génétique (deux éléments très présents dans L’affaire Charles Dexter Ward), mais aussi aux mathématiques et aux savoirs physiques.

Un autre élément novateur pour la littérature horrifique, introduit par H. P. Lovecraft, est le fait que l’horreur n’est pas suscitée par une violence graphique ou par des descriptions explicites : elle repose au contraire sur ce qui n’est pas décrit. Elle prend ainsi forme dans l’esprit du lecteur. Il est donc tout à fait logique que Lovecraft n’ait jamais écrit le Necromicon. Il laisse ainsi au lecteur l’opportunité d’imaginer les horreurs qu’il peut contenir…

Si Lovecraft est avare de descriptions, certains éléments sont récurrents dans ses ouvrages et font appel aux différents sens du lecteur : une puanteur insoutenable, des endroits humides et souterrains, des créatures visqueuses, des hurlements d’épouvante dans la nuit, des incantations prononcées dans une langue inconnue…Ces éléments se retrouvent dans L’affaire Charles Dexter Ward où Lovecraft donne à imaginer « [d]es cris et des gémissements étouffés monta[nt] du sol de temps à autre, en des lieux éloignés de toute habitation […] », ou encore, « [un] cadavre aux membres convulsés [qui] ne ressemblait tout à fait ni à un être humain ni à aucun animal connu… ».

B. Un décor fantastique

L’action de L’affaire Charles Dexter Ward se déroule en Nouvelle-Angleterre, région située sur la côte Est des États-Unis comprenant le Maine, le Massachusetts, le New Hampshire, le Vermont, le Rhode Island et le Connecticut. Son passé, entre puritanisme et sorcellerie, est particulièrement intéressant pour y situer une histoire fantastique.

Deux villes sont explicitement mentionnées dans cette œuvre. D’une part, Salem, ville qu’a quitté l’ancêtre de Charles Dexter Ward, Joseph Curwen, au moment de la chasse aux sorcières (cf Procès de Salem, 1692-1693). C’est également la ville de naissance de l’écrivain Nathaniel Hawthorne (auteur de la célèbre Lettre écarlate, 1850) qui a inspiré l’auteur. D’autre part, Providence, où se réfugie Joseph Curwen, est la ville qui a vu naître Lovecraft l’endroit où il a passé la majeure partie de sa vie. C’est un endroit qui présente une dualité avec, d’un côté, la ville haute, ancienne, et de l’autre, la ville basse, moderne.

L’action semble se passer dans la Providence natale de l’auteur. Lovecraft a d’ailleurs intégré à L’affaire Charles Dexter Ward des éléments à mettre en parallèle avec sa propre existence. Ainsi, le Dr Willett habite le 10 Barnes Street où a résidé, pendant un temps, l’écrivain. Autre élément dont l’interprétation peut être un peu suggestive, c’est le refus de Charles Dexter Ward d’aller à l’université (la Nouvelle Angleterre abrite les prestigieuses universités d’Harvard et de Yale) alors qu’H. P. Lovecraft aurait rêvé de pouvoir y aller.

Si l’action se déroule dans un espace géographique qui semble relativement restreint et familier, ce n’est qu’une façade. La ville est un élément de la littérature fantastique exploitée dans cette histoire par Lovecraft qui y ajoute une dimension souterraine : il se passe des choses sous terre, des bruits dérangeants s’en échappent et les habitants soupçonnent l’existence de catacombes…

II. Pistes de réflexion


A. Hérédité/Héritage


Commençons par définir ces deux notions.

  • L’hérédité désigne un/e :

- « Transmission des caractères génétiques des parents à leurs descendants. » ;

- « Ensemble des dispositions physiques ou morales transmises des parents à leurs descendants. »

  • · L’héritage désigne un/des :

- « Bien(s) acquis ou transmis par voie de succession.» ;

- « Ce qu'on tient de prédécesseurs, de générations antérieures, sur le plan du caractère, de l'idéologie, etc. »

Ces deux notions, qui sont donc relativement similaires, présentent malgré tout une différence majeure, intéressante pour l’étude de L’affaire Charles Dexter Ward. Dans le cas de l’hérédité, ni le « légataire », ni l’héritier n’ont la main sur ce qui est transmis. En revanche, dans le cas de l’héritage, le légataire choisit, dans une certaine mesure, ce qu’il transmet et l’héritier peut décider, là encore avec une marge de manœuvre plus ou moins grande, de ce qu’il reçoit. Cette marge de manœuvre dépend notamment de la nature de l’héritage (matériel ou immatériel). Elle peut être inexistante.

Ainsi, on choisit rarement ce que l’on hérite de nos ancêtres. La littérature regorge d’exemples d’héritages peu enviables, qu’il s’agisse des tares des Rougon-Macquart d’Emile Zola ou des malédictions héréditaires de certaines lignées dans la mythologie grecque (ex : les Atrides, les Labdacides…).

Cette nouvelle d’H. P. Lovecraft pose la question des répercussions de l’héritage familial, en l’occurrence celui de Charles Dexter Ward. Son ancêtre est une personne peu loquace (et c’est un euphémisme) : mystérieux, supposé sorcier, solitaire, pilleur de tombes, il effraie ses voisins en conduisant des activités pour le moins étrange dans sa grange.

L’hérédité est évidente entre Joseph Corwen et Charles Dexter Ward puisque la ressemblance entre les deux hommes que plusieurs siècles séparent trouble les autres personnages : « Quand tout fut fini, Charles Ward transporta son travail dans son bureau et s’installa face au tableau [de Joseph Curwen] qui le regardait comme un miroir vieillissant. ».

Cependant, Joseph Curwen a aussi légué des « choses » beaucoup moins enviables et anodines à son descendant. Au lecteur d’apprécier dans quelle mesure le protagoniste avait une marge de manœuvre vis-à-vis de cet héritage peu enviable qui lui tombe dessus : « C’étaient les forces mystérieuses de sa longue histoire qui avaient fait de lui ce qu’il était, qui l’avaient entrainé en arrière […]. » Jusqu’où Charles va-t-il pousser la ressemblance avec son ancêtre ? Si au départ il adopte une démarche scientifique et conduit des recherches à la manière d’un archéologue, il va de plus en plus délaisser cette approche.

Autre interrogation, quelle emprise, réelle ou imaginaire, son ancêtre a-t-il sur lui ? Le Dr Willett évoque ainsi « […] l’impression bizarre que les yeux du portrait exprimaient le désir de suivre le jeune Ward tandis que celui-ci se déplaçait dans la pièce. ».

B. La folie

L’affaire Charles Dexter Ward narre le processus par lequel le jeune protagoniste perd peu à peu la raison. On note que la folie est un thème récurrent chez Lovecraft puisque ses héros sont confrontés à des forces si puissantes et si affreuses que la plupart en perdent la raison.

Cette description est, en l’occurrence, assez détaillée et quasi clinique. Plus Charles Ward avance dans ses recherches concernant son ancêtre, plus il sombre dans la folie. Si elle concerne évidemment, en premier lieu, sa santé mentale, Lovecraft décrit également la manière dont cette folie le ronge physiquement. Il évoque notamment un vieillissement prématuré et une désynchronisation du fonctionnement de certains membres.

Conclusion

L’œuvre d’H. P. Lovecraft a donc contribué à renouveler le bestiaire fantastique et à poser les bases de la littérature horrifique contemporaine. Les vampires dans leurs châteaux ont laissé place à des hybrides gélatineux évoluant dans des atmosphères puantes. L’affaire Charles Dexter Ward est une bonne entrée en matière, notamment pour ceux qui s’intéressent à la question du poids de l’héritage familial. Le final laisse en tout cas l’impression que l’être humain est bien peu de chose…


Bibliographie 

  • LOVECRAFT, H. P., L’affaire Charles Dexter Ward, Editions Denoël (1956), Collection J’ai lu, traduction Jacques Papy.

  • Définitions « hérédité » et « héritage », www.larousse.fr

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