"Huis-clos", Jean-Paul Sartre (1944)

Dernière mise à jour : 6 sept. 2021

Concepts : AUTRUI – LIBERTÉ - EXISTENTIALISME – ÊTRE/PARAÎTRE – IDENTITÉ - CONSCIENCE

« L’enfer c’est les autres » …Cette citation issue de l’œuvre de Jean-Paul Sartre est souvent utilisée à tort et à travers. Aujourd’hui, je vous propose donc un post pour remettre cette citation dans son contexte. Cette pièce est particulièrement riche et cet article vous permet d’en saisir l’essentiel mais il y aurait encore beaucoup à dire…

SPOILER ALERT ! Sur ce blog je me fais un devoir de vous dévoiler le moins d’éléments possible sur l’intrigue des œuvres traitées mais il m’est impossible d’écrire un post sur Huis-clos sans trop en dire. Je vous conseille donc d’arrêter votre lecture ici si vous ne souhaitez pas trop en savoir sur l’intrigue :)

La première représentation de Huis-clos eut lieu au théâtre du Vieux Colommier en mai 1944. Il s’agit d’une pièce en un acte. Son auteur, Jean-Paul Sartre (1905-1980) est lié à d’autres grands noms du milieu intellectuel français du XXes. Il intègre la prestigieuse École Normale Supérieure en 1924 où, pendant cinq ans il s’intéresse particulièrement à la philosophie. Il rencontre Raymond Aron (avec qui il se brouillera pour raison politique) ou encore Paul Nizan. Après un premier échec à l’agrégation en 1928, il finit premier en 1929. Cette année-là, il fait la rencontre de Simone de Beauvoir qui, malgré les intermittences dans leur relation, restera sa compagne toute sa vie.

L’intrigue de la pièce semble assez simple sur le papier : Garcin, Estelle et Inès ne se connaissent pas mais se retrouvent tous les trois en enfer. Ils vont devoir passer l’éternité ensemble, pour le meilleur, mais surtout pour le pire.

Cet article revient dans un premier temps sur l’existentialisme et sur les symboles présents dans cette pièce (I) avant d’étudier plus en détails les caractéristiques des trois protagonistes (II).

I. Existentialisme et symboles


A. Les clés de l’existentialisme

Pour apprécier pleinement Huis-clos il est utile de connaître, a minima, les grandes lignes de la philosophie existentialiste. Il s’agit moins d’un courant philosophique uniforme que de certains thèmes communs à des philosophes dont Nicolas Berdiaeff, Martin Heidegger, Karl Jaspers, Sören Kierkegaard, Gabriel Marcel ou encore Jean-Paul Sartre. Construit à partir du mot « existence », l’existentialisme fait référence à une réflexion centrée sur l’existence humaine dans sa dimension concrète et individuelle.

La philosophie sartrienne est une philosophie de la liberté. Pour Jean-Paul Sartre l’individu est libre et il se doit d’exercer sa liberté. Cette liberté est à construire, elle est donc un projet et dépend des choix des individus. Pour Jean-Paul Sartre, ce qui différencie l’homme de l’objet c’est d’abord le fait qu’il dispose d’une conscience. Ce constat n’est en soi pas innovant. On peut penser au fameux cogito ergo sum (« je pense donc je suis ») de René Descartes qui signifiait que l’homme a conscience d’exister justement parce qu’il est en capacité de penser, et donc de se penser. Jean-Paul Sartre va au-delà du seul constat de la conscience de l’homme. Il défend que parce que l’homme dispose d’une conscience, alors il est en mesure d’effectuer des choix et d’en assumer la responsabilité. D’ailleurs, pour Sartre, rien ne va se substituer à l'individu pour prendre des décisions à sa place, pas même une puissance céleste ou un quelconque un déterminisme (le destin, le karma etc).

Choisir est donc à la fois un privilège pour l’homme (par rapport à un objet) mais aussi une responsabilité. Par rapport aux choix qu’il fait, l’individu établit un système de valeurs et contribue à forger son monde. Cette philosophie se retrouve dans la bouche d’Inès lorsqu’elle affirme « [s]euls les actes décident de ce qu’on a voulu. […] Tu n’es rien d’autre que ta vie ». Sartre condamne à la fois le fait de ne pas choisir et celui de mal choisir. Cette position peut sembler d’autant plus sévère que le choix est inhérent à l’angoisse et qu’en ce sens, la liberté a quelque chose de stressant.

Qu’est-ce qu’un bon ou un mauvais choix ? Dans la philosophie sartrienne, une décision prise par un individu n’est pas purement individuelle dans la mesure où il vit en collectivité. Son choix est à la fois influencé par son environnement et influence cet environnement. Si le choix de l’individu a des retombées positives sur la collectivité alors on peut estimer qu’il s’agissait d’un bon choix. Si les retombées sont négatives, on peut estimer qu’il a mal choisi. Sartre explique ainsi dans L’existentialisme est un humanisme : « [q]uand nous disons que l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes»

La liberté n’est donc pas purement individuelle mais également collective. Si l’individu peut s’arranger avec l’image qu’il a de lui-même (son « pour-soi »), il ne peut avoir une vision pleine sans passer par autrui (« pour-autrui »). Bien sûr, il peut y avoir conflit entre les deux (cf illustration avec les personnages de la pièce). Ma vérité n’est pas celle d’autrui mais je dois apprendre à vivre avec puisqu’on vit en collectivité. Autrui est donc « le médiateur entre moi et moi-même » et participe à la construction de mon être. La liberté de l’individu passe donc par celle d’autrui.

La philosophie sartrienne est enfin une philosophie de l’engagement et notamment de l’engagement politique. Pour Sartre, dès lors qu’un individu s’est engagé sur une certaine voie, via une série de choix, alors il doit s’y tenir. Pourquoi ? Parce que, comme expliqué plus tôt, les choix individuels contribuent à la création d’un système de valeurs et dans la philosophie existentialiste, un individu qui va à l’encontre de son système de valeurs ne peut que faire un mauvais choix (cf Garcin dans II).

B. L’enfer sartrien

Sartre imagine ici ce que pourrait être l’enfer. L’expression « vie après la mort » est plutôt pertinente pour cette pièce car les protagonistes présentent des caractéristiques très similaires à celles des vivants. Ils peuvent notamment parler, se déplacer ou encore éprouver des émotions (notamment la colère et le désir). Point intéressant : les défunts peuvent avoir des sortes de « visions » des êtres qui leur étaient proches et ce, alors même que la temporalité en enfer n’est pas la même que celle des vivants.

Le fait que Sartre imagine un enfer est en soi relativement ironique puisqu’il est athée. Lorsque Garcin apprend qu’il est en enfer, il confronte ce qu’il découvre avec ce qu’il imaginait être l’Enfer. Ce dernier reposait surtout sur les représentations de l’Enfer dans la religion chrétienne, c’est-à-dire un lieu de tortures et de châtiments divers et variés exercés par des démons, le tout au milieu des flammes. C’est la raison pour laquelle il cherche du regard « [l]es pals, les grils, les entonnoirs en cuir ». Au lieu de cela, il se retrouve dans une pièce sans fenêtre doté d’un ameublement de style Empire.

La symbolique du miroir et du regard est particulièrement intéressante dans Huis-Clos. Dans la pièce où se trouvent Inès, Garcin et Estelle, il n’y a pas de miroir ou d’objet dans lesquels ils pourraient se refléter. Sur ce blog, à l’occasion de l’article sur Le Horla de Guy de Maupassant, la question du rôle du miroir dans la définition de l’identité avait déjà été soulevée et je vous invite donc à consulter cet article en complément. L’importance du miroir apparait dès l’enfance avec ce qui est appelé le « stade miroir » qui est en général atteint entre les 2 et 3 ans. Avant cette étape, l’enfant envisage ce qu’il voit dans le miroir comme une altérité et non comme son reflet. Au moment du stade miroir, l’enfant prend conscience que la personne qu’il voit dans le miroir n’est pas un compagnon de jeu mais bien lui. À partir de ce moment-là, le miroir devient un objet qui contribue à définir notre identité en nous donnant un aperçu de ce que nous sommes.

Pourquoi ce paragraphe sur le rôle du miroir dans la définition de l’identité alors même qu’il n’y en a pas dans Huis-clos ? Et bien parce que sans miroir, le seul endroit où les protagonistes peuvent se refléter, c’est dans le regard d’autrui. Inès se propose ainsi de servir de miroir à Estelle pour qu’elle puisse appliquer son rouge à lèvres. Un miroir, comme le regard de l’autre, ne renvoie pas une image complète de ce que nous sommes mais il y a une différence fondamentale entre les deux. En effet, à moins que vous ne soyez la méchante reine de Blanche-Neige, votre miroir n’émet de jugement sur votre reflet. L’individu peut voir ce qu’il veut dans le miroir, se focaliser sur tel ou tel détail de sa physionomie et ainsi créer un narratif sur son « être » à partir de ce qu’il voit et soigner son « paraître ». Dans l’exemple cité plus tôt, Inès ne peut s’empêcher de penser qu’Estelle est séduisante et donc, par la même, de formuler un jugement sur ce qu’elle voit. Chaque personnage est à la fois pensant (il pense les autres) et pensé (il est pensé par les autres).

Le huis-clos est d’autant plus suffocant qu’il n’y a aucune échappatoire. Il n’est pas possible de se soustraire au regard de l’autre. Ainsi, Garcin et Estelle ne peuvent nouer une relation sous le regard d’Inès qui les empêche de persister dans leur mauvaise foi. Les personnages ne peuvent pas non plus dormir ou cligner des yeux, ce qui leur aurait permis de pouvoir arrêter de regarder les autres pendant un temps plus ou moins long. La mort n’est pas non plus une échappatoire puisqu’ils sont déjà morts.

II. Le trio infernal


A. La trahison de la liberté et la dissociation être/paraître

Sartre met en scène des personnages qui n’ont pas usé de la liberté inhérente à leur condition ou qui en ont fait un mauvais usage. Ils tentent également de persister dans une mauvaise foi qui leur permettrait de réussir à « vivre » avec ce qu’ils sont.

  • ·Garcin 

Garcin se perçoit comme un héros, comme un journaliste pacifiste mort pour avoir défendu ses idées. C’est l’image qu’il donne à voir de lui-même mais plusieurs attitudes traduisent le fait qu’il n’est pas en accord avec sa conscience : sa nervosité, ses tics et sa tendance à se montrer rapidement agressif lorsqu’il est accusé de mentir.

Comme l’homme est en quelque sorte condamné à être libre chez Sartre, la lâcheté ne peut découler que d’une action libre de l’homme : « [c]e qui fait la lâcheté, c’est l’acte de renoncer ou de céder, un tempérament ce n’est pas un acte, le lâche est défini à partir de l’acte qu’il a fait. » (in L’existentialisme est un humanisme). Garcin qui s’était engagé sur la voie du pacifisme ne s’y est pas tenue et c’est ce qui a conduit à sa mort en lâche. Il a donc décidé de rompre l’engagement qu’il avait pris pour lui-même.

Garcin tente malgré tout d’entretenir le paraître : il ne veut pas être perçu comme un lâche et ne se présente pas comme tel. Cependant, comme il n’a pas pu réaliser ce qu’il souhaitait devenir, Garcin a tendance à employer la forme négative pour se définir : « [j]e ne suis pas le bourreau […] », « [j]e ne suis pas très joli »…


  • Estelle 

Estelle a vécu dans le paraître. On retrouve cette superficialité jusque dans son nom : Estelle = « Est-elle (?) ». Pour elle, tout est dans l’apparence, à tel point que lorsqu’elle relate son infanticide, ce n’est pas l’horreur de son acte qui la fait réagir, mais le fait que cela aurait pu se savoir. Estelle nie sa liberté en refusant d’assumer la responsabilité de ses actes, et leurs conséquences : « [j]e ne peux pas supporter qu’on attende quelque chose de moi. Ça me donne tout de suite envie de faire le contraire ». Elle présente donc sa vie comme une suite d’actions dictées par un déterminisme. De plus, elle essaie de se présenter sous son meilleur jour dans son narratif.

  • Inès

Contrairement aux deux autres, Inès accepte sa damnation avec une sorte de pragmatisme : elle était déjà considérée comme une « femme damnée » de son vivant à cause de son homosexualité donc elle n’est finalement pas surprise d’être aussi damnée après sa mort. Elle n’entretient pas un idéal et se définit volontiers comme une femme « méchante ». Elle ne dit éprouver ni remords ni regrets vis-à-vis de son crime.

Inès se voile malgré tout la face d’une autre manière en faisant comme si elle ne souffrait pas de son homosexualité. Esclave de son désir, elle est condamnée à convoiter Estelle sans jamais pouvoir l’obtenir puisque cette dernière n’est pas attirée par les femmes. Inès a une sorte de mépris d’elle-même, mépris également de se rabaisser pour tenter de séduire une femme qui lui crache littéralement au visage. Finalement, son mépris pour elle-même, s’approche de ce que Garcin ressent pour lui-même. Il sait d’ailleurs qu’elle l’a percé à jour.

B. Un trio inséparable

Les protagonistes de cette pièce sont symboliquement liés : GarcIN et EStelle composent INES. Ils forment un nombre impair ce qui rend impossible toute alliance puisque s’il y a possibilité de constituer un duo, il y aura toujours un exclu pour rappeler aux deux autres qu’ils se mentent. Garcin, Estelle et Inès sont condamnés à rester ensemble pour toujours sans pouvoir se soutenir :

  • Garcin ne peut se contenter d’Estelle car elle manque de sincérité et ne veut donc pas croire qu’il est sincèrement un héros (ce dont il a vraiment besoin). Elle ne le peut pas car elle est non seulement incapable de faire preuve de sincérité mais aussi parce que le fait que Garcin soit ou non un héros lui est bien indifférent. Garcin ne peut pas non plus se rapprocher d’Inès qui non seulement est homosexuelle mais lui rappelle sans cesse qu’il est lâche.

  • Estelle rejette Inès car elle n’aime pas les femmes et est rejetée par Garcin.

  • Inès est rejetée par Estelle qui ne partage pas ses sentiments et par Garcin qui perçoit en elle le sentiment de mépris qu’il éprouve pour lui-même.

« L’enfer, c’est les autres » car chacun empêche les deux autres de continuer à vivre avec leur mauvaise foi et les met face à leurs responsabilités, et par là même face à ce qu’ils sont. Lucide sur ce point, Inès déclare : « [l]e bourreau, c’est chacun de nous pour les deux autres ».

Conclusion

Huis-clos est donc une pièce de théâtre relativement courte et accessible. Elle offre une excellente illustration de la philosophie sartrienne. On relève que pour Jean-Paul Sartre, il n’y a pas moyen de racheter sa conduite dans l’au-delà alors gare à vous ;)

Bibliographie 

  • SARTRE J-P, Huis-clos suivi de Les Mouches, Collection Folio, Éditions Gallimard, 1947.

  • SARTRE J-P, L’existentialisme est un humanisme, 1946.

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