"Frankenstein", Mary Shelley (1818)

Dernière mise à jour : 6 sept. 2021

Thèmes : SCIENCE – MAL – FANTASTIQUE – ROMANTISME – GOTHIQUE - PROGRES




On commence cette semaine de l’horreur par un post sur une des plus célèbres créatures de la littérature fantastique : la créature créée par Victor Frankenstein. Je ne dis pas le monstre car les apparences peuvent être trompeuses et le monstre n’est pas forcément celui que l’on croit… Aujourd’hui, Frankenstein désigne la créature et non son inventeur, mais aussi un nom n’est-il pas un signe de filiation ? Dans le livre cependant, la création de Frankenstein n’a pas de nom et est désignée par les termes de « créature », « monstre » ou encore « démon ».

Née Mary Wollstonecraft Godwin (1797-1851), la future Mary Shelley n’est pas la fille d’illustres inconnus. Sa mère, Mary Wollstonecraft, qui mourra peu de temps après sa naissance, était une femme de lettres reconnue pour son engagement en faveur des droits des femmes. Elle est notamment connue pour être l'auteur du pamphlet Défense des droits des femmes (A Vindication of the Rights of Woman) qui est un des premiers ouvrages de philosophie féministe. Son père, William Godwin, est un philosophe et romancier, précurseur des pensées utilitaristes et anarchiste, lui aussi connu. À la mort de Mary Wollstonecraft, il épousera une femme ayant déjà des enfants d’une première union et la jeune Mary grandira dans cette famille recomposée.

Fille d’un couple progressiste, Mary Shelley écrit pourtant un ouvrage qui ne donne pas une vision particulièrement positive de la science. Frankenstein ou le mythe du Prométhée moderne (Frankenstein; or, The Modern Prometheus ; 1818) s’inscrit dans la lignée du roman gothique. L’ouvrage raconte l’histoire de Victor Frankenstein, scientifique ayant une soif inextinguible de connaissances et les conséquences fatales de sa création, sur sa vie et celle de son entourage.

La première partie de ce post revient sur le contexte et les inspirations qui ont donné naissance à Frankenstein (I) tandis que la seconde partie s’intéresse à l’émergence du savant fou et, plus largement, à l’avertissement de l’auteur relatif aux recherches scientifiques (II).

I. Contexte et inspirations de l’œuvre fantastique


A. Une soirée quasi légendaire

Été 1816, un été particulièrement pluvieux en Europe. Mary Wollstonecraft Godwin a fui son domicile avec le poète Percy Shelley dont elle est la maitresse. Elle deviendra sa femme et prendra donc le nom de Mary Shelley, après le suicide de son épouse. Ils logent dans la Maison Chapuis située sur les bords du lac Léman avec Claire, fille de la belle-mère de Mary et maitresse de Lord Byron. Ce dernier loue avec John Polidori la villa Diodaty, à Cologny (Suisse), où les jeunes gens se retrouvent tous.

Pour divertir la petite troupe lors d’une énième soirée pluvieuse, Lord Byron propose un petit jeu littéraire et invite chacun à écrire une histoire d’épouvante. Percy Shelley commence à écrire un texte qui n’aboutira pas. Byron écrit avec Polidori ce qui deviendra la nouvelle Le Vampire (The Vampyre), qui fait entrer la figure du vampire dans la littérature et contribuera à la populariser. Quant à Mary et bien…elle va se coucher ! Cependant, cette nuit-là, elle rêve d’une créature, d’un « hideux fantasme d’homme » : Frankenstein. Deux ans plus tard, elle publie le roman de façon anonyme (à l’époque, peu de femmes ont leur nom sur une couverture…).

L’histoire de cette petite bande est d’ailleurs liée au tragique. Lord Byron mourra de fièvre dans le décor de la Grèce luttant pour son indépendance à 36 ans, Percy Shelley mourra noyé dans un naufrage à 30 ans et John Polidori se donnera la mort à 25 ans. Mary Shelley leur survit donc à tous mais sa vie après ce passage en Suisse sera marquée par le suicide sa demi-sœur Fanny (1816), la mort de ses deux enfants, Clara et William (1818-1819), une fausse couche qui manquera de lui être fatale en 1822 et la mort de son époux la même année.

B. Des sources d’inspirations multiples

Certaines expériences, pour le moins particulières, et découvertes contemporaines ont inspiré Mary Shelley. Au XVIIIes, le médecin botaniste Erasmus Darwin (grand-père du naturaliste Charles Darwin, père de la théorie de l’évolution) a réussi à raviver de la matière morte en réussissant à faire remuer un vermisseau. Autre expérience qui a fait grande bruit, c’est celle du physicien italien Giovanni Aldini qui s’est livré à une expérience de galvinisme sur le condamné à mort George Foster en 1803. Autrement dit, il a tenté une stimulation électrique des muscles. Par ailleurs, Mary Shelley emploie le terme de « momie » pour désigner la création de V. Frankenstein. Cette comparaison est relativement inédite puisque les momies ont été découvertes par le grand public britannique au début du XIXes.

Ensuite, l’influence de l'oeuvre de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) est très perceptible dans ce roman. Selon la philosophie rousseauiste, l’homme à l’état de nature est bon. Selon lui, le mal viendrait de la perfectibilité de l’homme, c’est-à-dire de sa capacité à pouvoir se perfectionner. D’après Rousseau, en opposition à d’autres penseurs comme Kant ou Condorcet, cette perfectibilité, loin d’être positive, conduit à une dénaturation dont la vie en société est le terme désastreux. Pour Rousseau, qui rejette l’épisode du péché originel, c’est l’homme lui-même qui s’est corrompu. Alors que Victor Frankenstein considère, de par l’apparence de la créature qu’il a créée, qu’elle ne peut être que monstrueuse et diabolique, elle n’est en fait, au départ, rien de cela. La créature imaginée par Mary Shelley n’est pas le monstre popularisé par le cinéma : elle est capable de compassion, elle apprend à lire et à écrire seule et devient relativement cultivée. Comme l’homme, elle se montre sociable et recherche la compagnie des autres qui lui est cependant refusée.

Enfin, Mary Shelley s’est inspirée du cadre dans lequel est né ce roman. Le livre regorge de descriptions des paysages alpins et le périple de Victor Frankenstein passe par Plainpalais, Genève, Chambéry, Evian, Chamonix ou encore Lausanne. Il voyage également au Royaume-Uni, patrie de l’écrivaine, ce qui donne lieu à la description de paysages de campagne anglais et écossais notamment. Les excursions de Victor Frankenstein sont propices à l’exaltation de ses sentiments, typiques du courant romantique : la Nature devient la confidente des tourments intérieurs du protagoniste comme l’illustre l’extrait suivant : « Une sensation de plaisir depuis longtemps oubliée m’envahit durant ce voyage. Un tournant de la route, quelques nouveaux objets soudain aperçus et reconnus me rappelaient les jours passés, et s’associaient à mes souvenirs de jeune garçon heureux. Le vent, avec des accents calmants, murmurait des consolations à mon oreille, la Nature, maternelle, me commandait de ne plus pleurer. Puis, de nouveau, cette influence cessait d’agir. Je me retrouvais enchaîné à mes chagrins, et je m’abandonnais à mes réflexions malheureuses. Alors, j’éperonnais ma bête, m’efforçant d’oublier le monde, mes peines, et, par-dessus tout, moi-même, ou bien, plus découragé encore, je descendais de ma mule et me jetais dans l’herbe, écrasé par l’horreur et le désespoir. ».

II. L’émergence de la figure du savant fou


A. Victor Frankenstein : entre Faust et Prométhée

Si le titre de l’œuvre indique clairement une référence au mythe de Prométhée, on peut également noter des similitudes avec le mythe de Faust.

  • Mythe de Prométhée

Hésiode, poète grec du VIIIes av JC, raconte dans La Théogonie le rôle qu’a joué Prométhée dans la chute de l’humanité. Fils de Titan, il apparait fourbe et orgueilleux. Il s’attire la colère au Zeus lorsqu’au moment de partager un bœuf, il décide de cacher les os sous un morceau à l’air appétissant afin de tromper le maître de l’Olympe et de garder le meilleur morceau pour les hommes. Il vole ensuite le feu, confisqué par Zeus, pour le rendre aux hommes. Ce dernier punira Prométhée qu’il fera enchaîner sur un mont du Caucase où un aigle lui mangera le foie. La colère de Zeus s’abattra également sur les hommes puisqu’il enverra Pandore, et sa fameuse boite, qui seront à l’origine de tous les malheurs du monde.

Le grec Eschyle (env 525 -456 av JC) dans la tragédie Le Prométhée enchaîné, dresse un portrait de Prométhée relativement différent. Il n’est plus fils de Titan, mais est lui-même un Titan. Il a cependant pris le parti de Zeus lors du conflit qui l’opposa aux Titans (ce qui contribue à envisager les futures actions de Zeus à son encontre comme une trahison). Prométhée apparait comme une victime des dieux qui accepte stoïquement son destin. Enchainé, il demeure libre par la parole et revendique cette liberté. Il livre un plaidoyer en faveur des humains, victimes de Zeus. Dans cette version, Prométhée est un véritable bienfaiteur pour les hommes : il leur confie le feu (sans l’avoir volé), il leur apprend à reconnaitre les saisons, à écrire…

Enfin, chez le poète romain Ovide (43 av J-C – 17 ou 18 ap JC ; Métamorphoses, Livre 1), Prométhée est celui qui a façonné le premier homme avec de la glaise : « Cette terre, mêlée aux eaux de la pluie, le rejeton de Japet / la façonna à l'image des dieux qui règlent l'univers ; / tandis que les autres vivants, penchés en avant, regardent le sol, / (Prométhée) donna à l'homme un visage tourné vers le haut / et lui imposa de regarder le ciel, de lever les yeux vers les astres. / Ainsi, la terre, qui naguère était grossière et ne représentait rien, / se couvrit, métamorphosée, de figures d'hommes inconnues. ».

Dans Frankenstein on voit bien le lien évident avec la version d’Ovide. Frankenstein est puni mais pas par les Dieux : il récolte ce qu’il a semé et on peut douter que son action ait servi l’humanité…

  • Mythe de Faust

Le mythe de Faust est issu d’un conte populaire allemand du XVIes, et a été repris et popularisé par Goethe au XVIIIe. Il raconte l’histoire d’un alchimiste (Faust) qui, comme Frankenstein, a soif de connaissances. Comme il désespère de ne pas être en mesure de répondre aux questions existentielles qu’il se pose, il décide de signer un pacte avec le diable. Ce dernier lui fournit alors un serviteur, Méphistophélès. Si Faust a littéralement signé un pacte avec le diable, on peut se demander si Frankenstein n’a pas symboliquement fait la même chose.

B. Le culte du progrès scientifique

Victor Frankenstein est l’archétype du savant fou absolutiste du progrès. Il veut créer une nouvelle espèce qui ne serait pas menacée par la maladie et qui serait immortelle. Un être nouveau en somme. Frankenstein se prend pour un dieu : « La vie et la mort m’apparaissaient comme des obstacles que je réduirais, en premier lieu, pour déverser un torrent de lumière sur notre sombre univers. » Il lit dans un premier temps les alchimistes, qu’ils envisagent comme des scientifiques rationnels et lit des textes sur la pierre philosophale ou encore l’élixir de vie. Sa première formation relève donc du mystique. Son éducation scientifique s’ajoutera à cette première couche de connaissances.

Contrairement au film de James Whale dans lequel la créature prend vie grâce à l’électricité, on ne sait pas comment Victor Frankenstein parvient à animer la matière inerte. On relève cependant qu’il est prêt à tout pour mener à bien la tâche qu’il s’est fixée et qu’il n’a aucune limite morale ou éthique. Il imagine que parce que sa création sera incroyable, il n’aura d’ailleurs pas à se justifier sur les moyens employés : « [q]ui concevra les horreurs de mon labeur secret, lorsque à tâtons je profanais l’humidité des tombes, ou torturais l’animal vivant pour animer l’argile inerte ? ». La naissance de la créature se fait dans une ambiance digne du roman gothique : « une lugubre nuit de novembre » à « une heure du matin » alors que la « pluie frappait lugubrement contre les vitres. »…

Qu’entend-on exactement par progrès ? Ce mot désigne littéralement une marche en avant (lat progressus, « action d’avancer »). Ce terme désigne donc le mouvement et ne préjuge pas de du caractère positif ou négatif de celui-ci, pourtant, le mot de progrès est rarement utilisé de manière neutre. Le progrès suscite le débat, déchaîne les passions et donne lieu à des prises de position idéologique. Durant le siècle des Lumières (XVIIIes), le progrès est une notion essentielle envisagée sous un angle positif : progrès de la connaissance intellectuelle, de la maitrise de la nature, progrès social et politique… Plus tard, dans le courant du XIXes, des hommes tels qu’Hegel ou Auguste Comte verront dans le progrès une sorte de loi inscrite dans l’ordre de la nature et de la vie.

Le progrès pose souvent la question de l’éthique : il n’est alors pas question de savoir ce qu’il est possible de faire mais ce que l’on peut ou doit faire ou ne pas faire. On peut s’interroger sur les conséquences que certaines inventions techniques ou technologiques ont (eu) sur la vie humaine : le gaz moutarde, la bombe nucléaire, la robotique…Le scientifique/savant fou, à l’exemple de V. Frankenstein, ne se pose pas la question de l’éthique ou de la morale : c’est le culte du progrès pour le progrès.

Conclusion

Frankenstein est donc un roman avant-gardiste sur la question de la science et qui résonne aujourd’hui, plus de deux cents ans après sa publication, avec les débats contemporains relatifs à la bioéthique, à l’intelligence artificielle, à la robotique…L’artiste peut créer n’importe quelle créature par l’imagination mais pas le scientifique. Pour Mary Shelley, le savant qui se prend pour un peintre ou un artiste est condamné à l’échec. Comme dans le cas de Victor Frankenstein, la créature de Mary Shelley a elle aussi échapper à sa créatrice et j’espère que ce post vous aura permis de découvrir autrement la créature de Frankenstein. On se quitte sur l’avertissement de V. Frankenstein « Apprenez, sinon par mes conseils, du moins par mon exemple, comme il est dangereux d’acquérir la science, et combien est plus heureux l’homme qui tient sa ville natale pour le centre de l’univers. Oui, malheur à celui qui aspire à devenir plus grand que sa nature ! ».

Bibliographie 

  • SHELLEY M, Frankenstein ou le Prométhée moderne, Classiques Pocket, 2018.

Pour aller plus loin 

  • ROUSSEAU J-J, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755 ;

  • ROUSSEAU J-J, Du Contrat social, 1762 ;

  • Le film emblématique : Frankenstein, 1931, réalisé par James Whale avec Boris Karloff dans le rôle-titre ;

  • Une version comique : Frankenstein Junior de Mel Brooks, 1974 ;

  • Sur le transhumanisme : Série Transferts, de Claude Scasso et Patrick Benedek, diffusée sur Arte, 2017.

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