"Dans le jardin de l'ogre", Leïla Slimani (2014)

Dernière mise à jour : 6 sept. 2021


Concepts : ADDICTION - COUPLE - AMOUR - SOUFFRANCE



Aujourd’hui un post sur un roman qui traite d’un sujet grave, celui de l’addiction sexuelle. Dans le jardin de l’ogre (2014) est un ouvrage à l’écriture très explicite dont je déconseille la lecture aux plus jeunes d’entre vous. Il n’en demeure pas moins un terrain fertile pour l’analyse d’un certain nombre de thématiques et je tâche ici de les partager sans choquer personne.

Il s’agit du premier roman de l’auteure franco - marocaine Leïla Slimani (née en 1981). Pendant un temps journaliste, elle remporte un franc succès en tant qu’écrivaine en remportant en 2016 le prix Goncourt pour Une chanson douce.

Dans le jardin de l’ogre est l’histoire d’Adèle, une trentenaire qui souffre d’addiction sexuelle. Le roman décrit son quotidien et les conséquences que cette pathologie a sur sa vie mais également sur celle des autres, notamment celle de son époux, Richard.

La première partie de ce post est consacrée à la manière dont L. Slimani illustre, par la figure d’Adèle, ce que peut être le quotidien d’une personne souffrant d’addiction sexuelle (I). La seconde partie porte sur la question du couple/du mariage dans ce roman (II).

I. La vie d’Adèle


A. L’addiction sexuelle au quotidien

On parle moins de l’addiction sexuelle que de l’addiction à l’alcool, au jeu ou à la drogue mais elle a aussi, comme les précédentes, des effets dévastateurs sur la vie de ceux qui en souffrent et sur leur entourage.

Le concept « d’addiction sexuelle » a été introduit pour la première fois par un membre des Alcooliques anonymes à Boston, dans le courant des années 1970. On estime aujourd’hui qu’environ 5% de la population mondiale souffrirait de cette addiction et qu’elle affecterait en grande majorité des hommes.

Dans un article intitulé « Qu’est-ce que l’addiction sexuelle ? », M. Olano explique que l’addiction sexuelle se définit selon trois critères principaux :

  • La quantité : « un comportement sexuel souvent effectué en quantité plus importante ou pendant une période plus prolongée que prévu » ;

  • La perte de contrôle : « un désir persistant, ou des efforts infructueux pour diminuer ou contrôler le comportement sexuel, même, par exemple, en cas de risque imminent de divorce, de licenciement, de maladie sexuellement transmissible, ou de poursuites pénales » ;

  • Les conséquences négatives : « le comportement sexuel conduit à abandonner ou à réduire des activités sociales, professionnelles ou de loisirs importantes pour la personne ».

Une autre caractéristique que l’on retrouve dans le roman est la présence chez Adèle « [d’] élans irrésistibles à commettre des actes sexuels qu[‘elle] sait inappropriés soit par leur fréquence soit par l’objet du désir. »

Comme dans chaque addiction, on se trouve en présence d’un cercle vicieux. Adèle souffre du manque, le passage à l’acte ne lui apporte pas de satisfaction, et pourtant, elle recommence. Les notions de plaisir et de désir sont absentes et sont remplacée par la détresse de se trouver dans la situation d’accomplir l’acte : « [e]lle comprit très vite que le désir n’avait pas d’importance. Elle n’avait pas envie des hommes qu’elle approchait. Ce n’était pas à la chair qu’elle aspirait, mais à la situation. » Les hommes sont pour la plupart anecdotiques et d’ailleurs « Adèle ne tire ni gloire ni honte de ses conquêtes. ».

B. Le contrôle permanent et l’isolement

Adèle joue toujours la comédie. Elle voulait d’ailleurs devenir actrice : « [e]n arrivant à Paris, elle s’est inscrite à des cours où elle s’est révélée une élève médiocre. Les professeurs disaient qu’elle avait de beaux yeux et un certain mystère. « Mais être comédien, c’est savoir lâcher prise, mademoiselle. » ». Lâcher prise, Adèle ne sait pas faire. Si elle ne contrôle pas ses pulsions, elle contrôle tout le reste. La mécanique est bien huilée : elle sait mentir à Richard, trouver des prétextes, elle a un deuxième téléphone…Ce contrôle, Adèle l’assure en permanence. Même malade, avec une forte fièvre, elle tente par tous les moyens de ne pas céder à la panique et de rester lucide afin de ne pas tout avouer à son mari dans un moment de faiblesse.

Adèle a également besoin d’être le centre de l’attention, « [e]lle n’a jamais eu d’autre ambition que d’être regardée. » Elle a besoin qu’on la regarde, qu’on la remarque, sinon, elle ne se sent pas exister : « [d]e toute façon, elle ne les entend plus. Elle est ombrageuse, amère. Ce soir, elle n’arrive pas à exister. Personne ne la voit, personne ne l’écoute. ». Alors elle exagère, elle boit trop et parle trop fort. L’important étant de se faire remarquer et peu importe si c’est de manière négative ou positive.

Adèle essaie en fait d’interpréter le rôle que l’on attend d’elle. Elle essaie de rentrer dans le moule, de se fondre dans la masse : « Adèle a fait un enfant pour la même raison qu’elle s’est mariée. Pour appartenir au monde et se protéger de toute différence avec les autres. En devenant épouse et mère, elle s’est nimbée d’une aura de respectabilité que personne ne peut lui enlever. Elle s’est construit un refuge pour les soirs d’angoisse et un repli confortable pour les jours de débauche. » Ce sont tous ces choix qui font qu’elle a une existence parfaite en apparence mais creuse en réalité.

En définitive, Adèle n’appartient à aucun groupe et ne semble pas avoir trouvé sa place. Mal à l’aise dans son rôle d’épouse et dans celui de mère, elle ne s’épanouie pas non plus dans son travail, qu’elle déteste et elle n’est pas non plus une amie sur qui on peut compter. Elle méprise ou ignore la plupart des femmes qu’elle est amenée à rencontrer et les hommes ne sont que des corps sur lesquels elle projette ses fantasmes passagers avant de passer à autre chose. En fait, Adèle est une énigme : « Les hommes vont croire qu’elle est coquine, leste, facile. Les femmes la traiteront de prédatrice, les plus indulgentes diront d’elle qu’elle est fragile. Ils auront tous tort. »

II. Un couple dans la tourmente


A. La relation Adèle - Richard

La relation entre Adèle et Richard est bien évidemment complexe.

Pour Adèle, Richard est un sauveur. C’est lui qui, tel le prince charmant des contes de fées, l’a prise sur son cheval blanc pour l’extraire de son milieu modeste, l’éloigner de sa mère qui la dénigrait et lui offrir une vie douillette. Il lui a également donné une belle-famille sympathique et accueillante. Bien sûr, Adèle ne se sent pas particulièrement à l’aise avec la famille de Richard mais elle traite ses membres avec une relative bienveillance. Richard est la bouée de sauvetage d’Adèle : « […] elle est contrainte de reconnaître que Richard lui est essentiel. Elle ne pourrait pas vivre sans lui. Elle serait complètement démunie, obligée d’affronter la vie, la vraie, l’affreuse, la concrète. Il faudrait tout réapprendre, tout faire et, partant, perdre en paperasseries le temps qu’elle consacre à l’amour. ».

Elle ressent donc un profond attachement pour lui. Outre sa propre « sécurité », elle est également préoccupée par la douleur qu’il ressentirait s’il venait à apprendre la vérité sur sa femme.

Lui, bien sûr, ne se doute de rien. Mari dévoué, père aimant, il travaille dur pour fournir à Adèle tout le confort qu’elle peut désirer. Il s’occupe de tout afin qu’elle n’ait à s’inquiéter de rien. Les rôles s’inversent lorsque Richard est victime d’un accident de moto et que c’est Adèle qui, pour son plus grand désarroi, doit s’occuper de lui.

B. Accepter l’autre (?)

Évidemment le manège ne pouvait pas durer éternellement et Richard finit par apprendre la vérité. Il passe alors par plusieurs étapes :

  1. La colère : il souffre et se déchaîne sur Adèle ;

  2. La recherche d’une solution : il va tenter de soigner Adèle, « [m]ais guérir c’est terrible aussi. C’est perdre quelque chose. »

  3. L’acceptation : c’est certainement la partie la plus difficile du processus. Dire à l’autre que l’on accepte sa folie, peut-être parce qu’on est un peu fou soi-même. C’est aussi une étape nécessaire pour s’aimer : « [l]’amour ce n’est que de la patience. Une patience dévote, forcenée, tyrannique. Une patience déraisonnablement optimiste. » L’amour n’a pas de valeur s’il a une obligation donc Richard décide de lâcher la bride d’Adèle…

Conclusion

Dans le jardin de l’ogre est un roman brut dont on ne ressort pas indemne. Véritable immersion dans la vie d’une personne souffrant d’addiction, le récit en révèle les souffrances et ne peut susciter que l’empathie. Il pose enfin la question de comment l’addiction abime, empêche, voir même détruit, les rapports sociaux entre l’addict et les autres, notamment son entourage proche.

Bibliographie

  • SLIMANI L, Dans le jardin de l’ogre, 2014, Éditions Gallimard, Collection Folio

  • OLANO M, « Qu’est-ce que l’addiction sexuelle ? », Sciences Humaines 2016/8, n°284, p69

Pour aller plus loin 

  • Un film : Shame de Steve McQueen, 2011 (contenu explicite)

  • Un titre : Beau la folie, Lomepal

117 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout