"Carmilla", Sheridan Le Fanu (1871-72)

Dernière mise à jour : 6 sept. 2021

Thèmes : FANTASTIQUE – EROTISME – GOTHIQUE



Carmilla (1871-72) est une nouvelle fantastique. Sans doute éclipsée par le monument Dracula de Bram Stocker, elle n’en reste pas moins une œuvre de référence pour le traitement du vampire dans la littérature et mérite donc bien un post.

Carmilla s’inscrit dans la lignée du « roman gothique » ou « roman noir », genre littéraire apparu à la fin du XVIIIes. Inauguré par Horace Walpole dans Le Château d’Otrante (1764), il fut notamment popularisé dans le monde littéraire anglo-saxon par Ann Radcliffe (Les Mystères d'Udolphe, 1794) et Metthew Gregory Lewis (Le Moine, 1796). L’action de ces romans se déroulent souvent dans des châteaux, et l’on y côtoie des créatures issues du bestiaire fantastique ainsi que des personnages étranges et mystérieux.

Sheridan Le Fanu (1814-1873), comme Bram Stocker, nait à Dublin. Il se consacre à l’écriture de nouvelles fantastiques après la mort de sa femme en 1858. Sujet aux cauchemars, il vit reclus dans sa maison de Merrien Square. Carmilla est donc, en quelque sorte, le fruit de ses propres angoisses.

Carmilla est le récit rétrospectif de Laura, victime « chanceuse » de la femme vampire. La nouvelle se caractérise par son ambiance caractéristique de celle du roman fantastique (I) et le caractère novateur de la femme vampire (II).

I. Une ambiance fantastique


A. Un paysage gothique

L’atmosphère de cette nouvelle est rendue assez terrifiante grâce à la présence d’un certain nombre d’éléments.

Tout d’abord, Laura, vit dans un château isolé en Styrie (actuelle Autriche). Pas âmes qui vivent à proximité, et on notera, en plus, la présence d’un village abandonné pour des raisons mystérieuses… L’architecture de la demeure n’est d’ailleurs pas anodine : il s’agit d’un château féodal de style gothique.

D’autres éléments architecturaux viennent renforcer ce décor typique du roman gothique. Ainsi, le pont qui conduit à la forêt qui borde le château, que l’on imagine dense et sombre, est lui aussi de style gothique. La nouvelle fait également mention de ruines et de chapelles gothiques.

Enfin, c’est « [a]u-dessus du gazon et des basses terres s’étendait mollement une mince couche de brume, légère comme une fumée, qui masquait les distances de son voile transparent ; par endroits, nous apercevions la faible lueur de la rivière au clair de lune », c’est dans cette ambiance que Laura s’apprête à faire la rencontre de Carmilla. Alors qu’elle est en balade avec son père au clair de lune, ils sont les témoins d’un accident de diligence. Les chevaux quittent la route à la vue d’une croix de pierre qui se dressait sur le chemin (comme par hasard). Une jeune fille (Carmilla) semble blessée et sa mère s’accorde avec le père de Laura pour qu’il la garde plusieurs mois car elle a une affaire urgente à régler.

B. Un univers morbide et cauchemardesque

La solitude, la mort, le cauchemar et la superstition…tels sont les éléments qui contribuent à créer l’atmosphère sombre de la nouvelle.

Ainsi, Laura, du haut de ses 19 ans, est une jeune fille ingénue et assez solitaire. Les seules personnes qu’elle fréquente régulièrement sont celles avec qui elle vit, c’est-à-dire son père et ses deux gouvernantes (Mme Perrodon et Mme De Lafontaine). Elle ne peut donc que se réjouir de la perspective d’accueillir une jeune fille chez elle pour quelques temps.

De plus, la mort est très présente dans la vie de Laura et dans la nouvelle en général. D’abord, elle perd sa mère très jeune et est donc orpheline. Ensuite, alors qu’elle devait avoir un peu de compagnie, elle apprend que la nièce du Général Spielsdorf, une connaissance de son père, qui devait lui rendre visite est décédée d’une maladie mystérieuse. Enfin, les villageoises des alentours meurent les unes après les autres d’un mal mystérieux. On note également que Carmilla entremêle constamment discours amoureux et références morbides. Ex : « […] je vis de ta vie ardente, et tu mourras avec délices, pour te fondre en la mienne. ».

Les cauchemars sont assez présents dans le récit ce qui contribue à brouiller la frontière entre la réalité et le surnaturel. Enfant, Laura a fait un terrible cauchemar qui ne cesse de la hanter : « Je fus réveillée par la sensation de deux aiguilles qui s’enfonçaient profondément dans ma gorge et je poussais un cri perçant. ». À son réveil, la place à côté d’elle est tiède…

Dernier élément, celui de la superstition. Lorsque le mal frappe les villageoises, la rumeur se répand parmi les villageois ce qui génère un climat d’anxiété. La présence d’un vagabond qui vend des amulettes et des parchemins de protection renforce cet effet.

II. Carmilla, fascinante héroïne et incarnation du mal absolu


A. L’ambiguïté de la figure vampirique

Les vampires sont des morts-vivants qui prolongent leur vie indéfiniment en se nourrissant du sang de leurs victimes humaines (qui, souvent, deviennent des vampires à leur tour). Ils sont donc des tueurs qui prennent parfois les traits d’un être au teint d’une blancheur cadavérique, qui possède des yeux rouges et des canines qui dépassent de ses lèvres.

Cependant, les vampires sont souvent, dans la littérature et au cinéma, des créatures ambiguës : s’ils tuent des humains, ils peuvent aussi exercer une fascination sur leurs victimes. C’est ce sentiment ambiguë envers Carmilla que Laura décrit à plusieurs reprises dans la nouvelle : « [j]e ne pouvais penser clairement à Carmilla au cours de ces scènes ; néanmoins, j’avais conscience d’une tendresse qui tournait à l’adoration, en même temps que d’une certaine horreur. Je sais qu’il y a là un véritable paradoxe, mais je suis incapable d‘expliquer autrement ce que je ressentais. ». Tiraillée entre l’attirance et la répulsion, c’est malgré tout la fascination qui prend le dessus chez la jeune femme.

Dans Carmilla pas de miroir, ni de chauve-souris mais Sheridan Le Fanu a attribué à son héroïne des caractéristiques physiques et morales que l’on retrouvera chez d’autres figures vampiriques :

  • Un teint très pâle ;

  • Des canines pointues ;

  • Une « merveilleuse beauté » pour reprendre les mots de Mme Perrodon. Laura, quant à elle, considère Carmilla comme « […] sans aucun doute, la plus ravissante créature que j’eusse jamais rencontrée[…] » ;

  • Aucun respect pour tout ce qui a trait à la religion ;

  • Des déplacements inhumains.

Enfin, Le Fanu est un des premiers à décrire, en détail, le rite de destruction du corps du vampire.

B. Une relation chasseuse – proie aux relents érotiques

Une relation singulière se noue entre les deux femmes mais elles ne se situent pas sur un pied d’égalité. Carmilla endosse le rôle du chasseur et Laura celui de la proie.

Il n’est pas question ici pour la femme-vampire d’épargner sa proie (cf remarque plus haut sur le discours de Carmilla qui mêle désir et mort) mais, il faut noter que Laura semble avoir une signification particulière aux yeux de Carmilla. Son obsession pour la jeune femme est en effet ancienne puisqu’elle est venue la hanter une nuit alors qu’elle était enfant.

Carmilla semble prendre plaisir à cette chasse puisqu’elle décide de passer du temps en compagnie de Laura. Elle se montre également très possessive et d’une humeur changeante.

Avec le temps, Laura va développer au contact de son « amie » une mystérieuse langueur, quasi hypnotique : « J’éprouvais le désir de m’arracher à ses sottes étreintes […] mais toute mon énergie semblait m’abandonner […] Ses paroles, murmurées à voix très basse, étaient une berceuse à mon oreille, et leur douce influence transformait ma résistance en une sorte d’extase d’où je ne parvenais à sortir que lorsque mon amie retirait ses bras. […]. » Cette langueur la tue lentement et ni la science, ni la religion, ne parviennent à l’expliquer alors que tantôt le prêtre, tantôt le médecin, se succèdent au chevet de la jeune femme.

Enfin, impossible de parler de Carmilla sans parler de la dimension érotique de cette femme-vampire attirée par les jeunes femmes. Dès son arrivée au château, Carmilla se montre très tactile avec Laura : elle lui prend la main, l’enlace, l’embrasse… « Parfois, après une heure d’apathie, mon étrange et belle compagne me prenait la main et la serrait longtemps avec tendresse ; une légère rougeur aux joues, elle fixait sur mon visage un regard plein d’un feu languide, en respirant si vite que son corsage se soulevait et retombait au rythme de son souffle tumultueux. On eût cru voir se manifester l’ardeur d’un amant. J’en étais fort gênée car cela me semblait haïssable et pourtant irrésistible. Me dévorant des yeux, elle m’attirait vers elle, et ses lèvres brûlantes couvraient mes joues de baisers tandis qu’elle murmurait d’une voix entrecoupée : « Tu es mienne, tu seras mienne, et toi et moi nous ne ferons qu’une à jamais. »» L’acte le plus sensuel demeure sans doute la morsure du vampire en lui-même : « Les deux grands yeux approchèrent de mon visage et brusquement j’éprouvai une douleur semblable à la piqûre de deux dards, pointus comme des aiguilles, éloignés d’un centimètre l’un de l’autre, qui s’enfonçaient profondément dans mon sein. ».

Conclusion

Carmilla est une œuvre relativement méconnue en France, sans doute effacée par la popularité de Dracula.Elle fournit néanmoins la base sur laquelle s’appuieront les auteurs qui mettront en scène la figure du vampire. La nouvelle a donné lieu à plusieurs adaptations cinématographiques et télévisuelles. Les amateurs de jeux vidéo pourront reconnaitre en Carmilla la reine des vampires de la saga Castlevania.

La lecture de cette nouvelle saura satisfaire les amateurs d’ambiance ténébreuse et de créatures suceuses de sang.

Bibliographie 

  • LE FANU S, Carmilla (trad. de l'anglais par Jacques Papy), Paris, Le Livre de Poche, coll. « Libretti », 2004, 2009, 126 p.

  • Définition « roman gothique », https://www.larousse.fr/

Pour aller plus loin

  • GŒTHE W., La fiancée de Corinthe (Die Braut von Korinth), 1797

  • STOCKER B., Dracula, 1897

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