"Bel-Ami", Guy de Maupassant (1885)

Dernière mise à jour : 6 sept. 2021

Thèmes : CONDITION FEMININE – LES MEDIAS (LA PRESSE) – AMBITION – POLITIQUE – ARGENT – REALISME/NATURALISME




Aujourd’hui, un post sur un incontournable du bac de français : Bel-Ami (1885) de Guy de Maupassant.

Guy de Maupassant (1850-1893) n’est formellement attaché à aucun courant littéraire. Néanmoins, il fut un disciple de Gustave Flaubert, maître du réalisme. Il a également fréquenté les écrivains naturalistes et a contribué, avec Boule de Suif (1880), aux Soirées de Médan, recueil collectif considéré comme le manifeste du naturalisme. Maupassant décrit avec acuité et réalisme la société de son époque et les cercles qu’il est amenés à fréquenter. Certains font des parallèles entre l’auteur et son anti-héros, Georges Duroy, mais la ressemblance semble s’arrêter à leurs origines normandes et à leur attrait pour l’art de la séduction.

Petit rappel :

  • Réalisme : « Tendance littéraire et artistique du XIXe s., qui privilégie la représentation exacte, tels qu'ils sont, de la nature, des hommes, de la société. » (Larousse.fr)

  • Naturalisme : « École littéraire amorcée par le réalisme, groupée autour de Zola, qui visait, par l'application à l'art des méthodes et des résultats de la science positive, à reproduire la réalité avec une objectivité parfaite et dans tous ses aspects, même les plus vulgaires » (Larousse.fr)

Bel-Ami raconte l’histoire de George Duroy, ancien soldat sans le sou qui retrouve, par hasard, à Paris, un ancien camarade, Forestier, qui obtient son embauche à la rédaction du journal La Vie Française. Jeune homme séduisant, celui qui sera bientôt surnommé « Bel-Ami », va alors commencer son inexorable ascension au sein de la société parisienne de la Belle Époque en s’appuyant sur les femmes qu’il rencontre.

Guy de Maupassant propose avec Bel-Ami une immersion dans la France de la Belle Époque et ses travers (I) et donne à voir les rapports sociaux au sein d’un pays fragmenté (II).

I. Une plongée dans la France de la Belle Époque et ses travers


A. Une immersion réaliste dans la France des années 1880

L’écriture de Bel-Ami survient environ 15 ans après la défaite française à Sedan face à l’armée prussienne (1871). Cet évènement signa l’abdication de Napoléon III et la fin du Second Empire. La IIIe République (1870-1940) succède difficilement à l’épisode sanglant de la Commune, les monarchistes gardant toujours l’espoir d’une restauration. Les années 1880 sont le théâtre de l’enracinement du régime républicain et la réalisation de certaines avancées sociales, dont les fameuses « lois Ferry » relatives à l’instruction. La vie politique est marquée par l’opposition entre la droite catholique et les républicains, souvent, anticléricaux. Elle est surtout agitée par des scandales et des affaires de corruption.

La politique extérieure se caractérise par la promotion de la politique coloniale et l’imposition du protectorat sur la Tunisie avec le traité de Bardo signé le 12 mai 1881. La France intervient également en Égypte (1882), mais aussi dans le Tonkin (1882-1885). «L’affaire marocaine» dans Bel-Ami, si elle est bel et bien fictive, est inspirée par des épisodes bien réels. C’est l’occasion pour G. de Maupassant d’affirmer encore sa position anticolonialiste.

Le roman de Maupassant garantit une immersion dans la France de la Belle époque, et plus précisément dans le Paris des années 1880, et ce, de plusieurs manières. D’abord, il fait référence à des lieux qui existent (ou ont existé) :

  • Le père Lathuile : cabaret puis restaurant situé boulevard de Clichy ;

  • Le Café Anglais : boulevard des Italiens ;

  • La Reine Blanche : bal populaire situé rue des Italiens ;

  • Les hôtels de luxe : le Bristol et le Continental ;

  • Les Folies-Bergères…

Enfin, il a recours à un vocabulaire qui désigne des réalités de l’époque comme un bastringue (= un bal populaire), un caboulot (= un cabaret de bas étage) ou encore un bouge (= un café mal famé).

B. La presse, la politique, l’argent : les liaisons dangereuses ?

La presse connait dans les années 1880 un développement spectaculaire, en partie grâce au vote de la loi garantissant liberté de la presse et la liberté de réunion (1881). La Vie Française où travaille G. Duroy n’existe pas mais Maupassant mentionne des journaux qui étaient vendus à l’époque (et dont certains existent toujours). La plupart ne sont pas politiquement neutres à l’exception notable du Petit Parisien qui, s’il était muet sur la politique, était néanmoins très populaire (environ 580.000 exemplaires imprimés dans les années 1880). Parmi les journaux importants on peut relever La Lanterne (150 000 exemplaires), Le Figaro (80.000) ou encore le Gil-Blas (28.000 exemplaires). Ainsi, L’Évènement et Le Rappel étaient des journaux républicains, La Lanterne était un journal radical et anticlérical tandis ce que Le Gaulois fut bonapartiste, puis monarchiste avant d’être modérément républicain. Maupassant a contribué à certains journaux de l’époque en publiant des chroniques mais cela ne l’a apparemment pas empêché de porter un regard critique sur les journalistes. Ainsi, le personnage de Saint-Potin est un journaliste qui invente des entretiens pour écrire ses articles.

G. de Maupassant souligne dans Bel-Ami la porosité entre le monde des affaires, la sphère politique et la presse écrite. Ainsi, M Walter est un financier mais est également le directeur de La Vie française. Maupassant dépasse ce simple constat en dénonçant l’utilisation de la presse à des fins de propagande politique ou d’enrichissement personnel : « [l]es inspirateurs et véritables rédacteurs de La Vie Française étaient une demi-douzaine de députés intéressés dans toutes les spéculations qui lançait ou que soutenait le directeur. On les nommait à la Chambre « la bande à Walter » et on les enviait parce qu’ils devaient gagner de l’argent avec lui et par lui. » Maupassant anticipe d’ailleurs, de manière assez incroyable, le scandale des décorations qui surviendra sous la présidence Grévy (1887).

II. Rapports sociaux dans la France des années 1880

A. Un pays fragmenté et une évolution des mentalités

La France des années 1880 est divisée entre Paris et la province. Le pays est majoritairement rural et plus d’un Français sur deux habite à la campagne. Le contraste entre la ville et la province est flagrant et se traduit notamment par des différences de paysages et de langage. Lorsque Duroy s’apprête à présenter Madeleine à ses parents, des cabaretiers normands, il la prévient : « [m]a chère amie, ce sont des paysans […] leur rusticité pourrait peut-être vous gêner. ».

Paris est le centre politique et économique du pays. C’est le Paris des grands boulevards créés sous l’impulsion du baron Haussmann durant le Second Empire (1853-1870). De nouveaux bâtiments ont été érigés, et des espaces verts aménagés. La bourgeoisie parisienne aime ainsi se montrer au Bois du Boulogne. En l’espace de vingt ans, la population parisienne a doublé, passant d’un à deux millions d’habitants (1846-1866). Il existe cependant des différences entre les quartiers populaires et les beaux quartiers du centre et de l’ouest. Enfin, Maupassant décrit Paris comme une ville où l’apparence est primordiale. Ainsi, lorsque Forestier retrouve Duroy, il lui dit : « Vois-tu, mon petit, tout dépend de l’aplomb ici. Un homme un peu malin devient plus facilement ministre que chef de bureau. Il faut s’imposer et non demander. » Il ajoute même : « À Paris, vois-tu, il vaudrait mieux n’avoir pas de lit que pas d’habit. »

La société parisienne dans Bel-Ami atteste du règne de l’argent. La majorité des personnages soit négocient, soit spéculent, en employant des moyens plus ou moins répréhensibles. Cette évolution des mentalités est notamment due aux lois promulguées sous le Second Empire qui, en encourageant l’expansion économique, ont fait naître des dynasties bancaires (ex : les frères Pereire), commerciales (ex : Boucicaut, la famille Cognac-Jay) ou encore industrielles (ex : les familles de Wendel en Lorraine, Schneider au Creusot). La grande bourgeoisie est donc en possession du pouvoir économique et impose progressivement ses valeurs. L’argent est devenu la référence suprême, et les « vertus bourgeoises » comme le goût du travail et de l’épargne, le sens de la famille ou encore, l’ordre, dominent.

Mais alors où est passée la noblesse ? Le roman fait mention de plusieurs aristocrates, Prince de X, duchesse de Y, chevalier Z etc. qui se montrent chez les bourgeois mais qui subissent une nette perte d’influence. Ainsi, tenté par les trois millions que lui offre M Walter, le prince de Carlsbourg accepte de lui céder son hôtel particulier situé rue du Faubourg-Saint-Honoré. Malgré tout, une marque de noblesse demeure un signe de prestige. C’est la raison pour laquelle Duroy transforme son patronyme en « Du Roy » et cherche à s’octroyer un titre nobiliaire.

Enfin, il faut souligner que la mort est assez présente dans le roman. On note le mémorable memento mori du poète Norbert de Varenne à Duroy : « [l]a vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. À votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n’arrivent jamais, d’ailleurs. Au mien, on n’attend plus rien…que la mort. »


L’ombre de la mort n’est cependant pas un motif de repentir pour Duroy ou les autres personnages. Elle est presque une motivation à grimper l’échelle sociale et à s’enrichir. L’ascension sociale de Duroy pourrait s’apparenter à une forme de darwinisme social du fait que tous les personnages ne survivent pas et que lui-même s’exclame : « Bah ! les hommes forts arrivent toujours, soit par un moyen, soit par un autre. » (Précision : on parle de quasi darwinisme social car le darwinisme ne considère pas que ce sont les plus forts qui survivent mais ceux capables de s’adapter à leur environnement. Comme Duroy finalement.)

B. La place de la femme

À la vue de leur importance dans le roman, je pense que les femmes méritent bien une sous-partie dans cet article ! Comme le souligne Maupassant lui-même dans sa réponse aux critiques de Bel-Ami, G. Duroy est un anti-héros qui ne devient même pas journaliste : « [i]l n’a aucun talent. C’est par les femmes seules qu’il y arrive. ». Dans cette sous-partie, on s’intéressera particulièrement à trois femmes.

La condition des femmes dans les années 1880 est précaire. Considérée comme mineure aux yeux de la loi, elles dépendent de leur père, puis de leur époux. Une femme n’a, à cette époque-là, pas le droit de recevoir un héritage dont elle est bénéficiaire sans l’accord de son mari. Certes, une loi de 1884 a rétabli le divorce, mais elle ne place pas pour autant les époux sur un pied d’égalité. En effet, si un homme entretient une relation adultérine ce n’est pas un problème, mais si une femme entretient une relation extra-conjugale, alors il suffit que l’adultère soit constaté par un représentant de la loi pour que son mari obtienne le divorce.

Dans Bel-Ami, Maupassant montre que malgré tout, les femmes sont des sortes d'agents de l’ombre. Ce sont bien elles qui permettent l’ascension sociale de Bel Ami alors qu’elles ne sont pas sur le devant de la scène politique/économique/sociale. Elles agissent donc en coulisse : « [l]a semaine suivante lui apporta deux évènements. Il fut nommé chef des Échos et invité à dîner chez Mme Walter. Il vit tout de suite un lien entre les deux nouvelles. » 

Madeleine Forestier est la femme qui tire les hommes vers le haut. Ainsi, c’est elle qui écrit les articles de Forestier avant d’écrire ceux de Duroy. Femme douce, désintéressée et intelligente, elle défend une conception particulièrement moderne du mariage : « [l]e mariage pour moi n’est pas une chaîne, mais une association. J’entends être libre, tout à fait libre de mes actes, de mes démarches, de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m’engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le nom de l’homme que j’aurais épousé, à ne jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s’engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n’en changerai point. Voilà. » 

Clotilde de Marelle est quant à elle mariée à un homme très souvent absent et ce, pour son plus grand plaisir. Mère de la petite Laurine, elle aime se déguiser pour aller fréquenter des lieux populaires. Elle semble plutôt à l’aise avec l’adultère. Ainsi, quand Duroy refuse de faire la connaissance du mari de sa maitresse, elle insiste, « fort étonnée, debout devant lui et ouvrant des yeux naïfs : « Mais pourquoi ? quelle drôle de chose ? Ça arrive tous les jours, ça ! Je ne t’aurais pas cru si nigaud, par exemple. ». Elle contribue également à aider Duroy à forger ce qui devient sa philosophie : « [t]u trompes tout le monde, tu prends du plaisir et de l’argent partout. »

Enfin, venons-en à Virginie Walter. Également mal mariée, c’est une femme mûre, mère de deux filles et épouse l’influent et riche M. Walter. Elle réagit cependant comme une novice lorsqu’elle doit faire face à ses désirs amoureux et sexuel. Elle symbolise, certainement plus que les deux précédentes, le refoulement auquel sont contraintes les femmes pour présenter un visage respectable à la société.

Conclusion

Bel-Ami est un roman qui offre une plongée dans le Paris de la Belle-Époque et un regard inquisiteur sur la France du début des années 1880. L’œuvre présente également des thèmes qui conservent une grande actualité tels que la relation entre les milieux d’affaires, les politiques et les médias (aujourd’hui il n’y a pas que la seule presse écrite) ou encore la condition féminine. Il fait s’interroger le lecteur sur la question de l’ascension sociale : peut-elle/doit-elle se faire à n’importe quel prix ?

Bibliographie 

  • MAUPASSANT (de) G., Bel-Ami, Hatier Paris, Collection Poche, Classiques & co, édition de 2004.

  • MAUPASSANT (de) G., « Aux critiques de Bel-Ami », Gil Blas, 7 juin 1885.

Pour aller plus loin 

  • Le roman : ZOLA E., La Curée, 1871

  • Les peintures : Chez le père Lathuile d’Edouard Manet (1879) et les œuvres de TOULOUSE-LAUTREC, notamment l’affiche Moulin Rouge – La Goulue (1891) et le tableau Au Moulin Rouge (1892)

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